Homme errant dans le désert des désolations marchandes, à la recherche d’un peu d’attention, d’un sourire, écoute le vertige du dernier exil, écoute l’homélie noire de la profanation du monde. De toutes parts, les ténèbres de l’infernale prophétie ont obscurci les sentiers du salut. La racine de l’orgueil est parvenue au bout de sa folie. Et le monde a perdu le silence dans l’ivresse du bruit. La guerre perpétuelle de tous contre tous semble n’avoir jamais commencé et ne finir jamais. L’épuisement de tes pas fébriles en témoigne ; tes yeux ne voient plus l’horizon et tu ne sais plus ce que tu cherchais. Le péril de l’avidité est partout désormais. Seules les plantes ne sont pas avides. Les peuples dévorés par l’industrie inlassablement dévorent leur vie intérieure sur un air de fête et dispersent les restes dans les rues impavides. Les marginaux pressentent le pire. Mais ce qui devait arriver est arrivé, les liens ont été rompus sur l’autel du profit. C’est en vain que tu lutteras contre la dérive déchaînée des convoitises. Regarde encore leur misérable et servile ivresse sonner le glas de l’humanité dans leur commerce effréné. Leur chute leur a été rendue séduisante. Ils creuseraient sans fin l’abîme du vice. Ne t’obstine pas à vouloir sauver ceux qui ne cessent de se fuir. Laisse s’achever l’œuvre millénaire de la postérité maudite. Ce qui doit naître naîtra. Et ce qui doit périr périra. Chéris l’aurore qui se lèvera sur les cendres. La folie destructrice prendra fin, mais elle se répand encore dans les contrées, escomptant violer le dernier sanctuaire d’innocence. Sur les marchés de la détresse, quelques couleurs ternies par la peine traînent dans quelques regards gris, espérant encore une grâce céleste. Dans le tumulte incessant, les enfants ont compris et pleurent sans bruit. Ils ne demandent plus qu’on leur raconte les histoires anciennes, les fables merveilleuses. Ils pleurent de ne plus pouvoir rêver. Rêver le passé, rêver l’avenir. Ils enferment leur vie dans des jeux artificiels pour ne plus pleurer, pour oublier, pour s’oublier. Seuls dans leur chambre, ils goûtent la saveur amère de l’oubli, la dernière saveur. « L’Enfer a-t-il obtenu tous les droits sur Terre ?… », demandent-ils le soir en contemplant un maigre reflet de lumière sur la houle ténébreuse. « Il n’y a pas d’Enfer. Crois en la science », leur répondent des écrans sans vie. Dans la poussière des artifices, le temps nous a d’abord été compté, puis aliéné, puis enfin aboli ; le contrôle du temps a tué le temps, qui n’a pas suspendu son vol mais s’est effondré dans le gouffre du nihilisme marchand. Rentrant le soir anéanti de fatigue par une journée infinissable de labeur, l’exploité moderne voit sa vie s’écouler comme une locomotive folle vers le précipice de l’absurde où elle ne tombe jamais. Le dégoût devient vertige. La dolente élégie devient un deuil muet pour la proie de l’ombre, ou finit dans un tiroir. Le lendemain, le laborieux se lèvera à l’aube non pour contempler les splendeurs du silence du monde enfin tû…, mais pour replonger dans son démentiel fracas. Dans les fureurs de la ville, le chaos des simulacres a dévasté tous les refuges. Le mythe de la vie fonctionnelle a volé en éclats de drames. Ne demeure parmi les ruines des vieux rêves que le culte de la science. Revenir à soi va devenir une prouesse héroïque. Seule ta détermination te sauvera. Mais pour la plupart, le sort est scellé. Dans les couloirs des bureaux lugubres, les plus optimistes répètent en buvant leur café : « si seulement… ». Ils croient toujours à un renouveau en consultant les oracles de leur écran. Ignorent-ils que les milices du crime ont marqué au fer les cœurs pour y inscrire la loi affreuse de la profanation… Dans les caves puantes de la machinerie aveugle ou sur l’asphalte, la jeunesse sacrifie son âme à l’amour du sang. Leur rire clôt leur rituel bestial à l’ombre de leur couteau. Réalisant la loi des cercles occultes. Ainsi, la sagesse est devenue un crime. Tu te souviendras des temps où les sages n’étaient pas haïs, Imhotep, Solon, Thales, Epictète, Montaigne… les temps heureux de l’ignorance reconnue…, de la beauté révérée, la beauté de la vie… Recueille-toi maintenant dans le dernier silence, tu entendras peut-être au loin le cri des esprits égarés dans l’abîme des cœurs de pierre. Cet abîme plein de promesses de bonheur qui t’attirait tant autrefois. Vois maintenant ce gouffre glacé dénué de tous ses mirages vénéneux. Bientôt, l’humanité entière verra l’abîme, mais il sera trop tard. La promesse du temps n’est plus. L’espoir a fait long feu dans les vanités littéraires. Les chaumes des illusions ont été entièrement consumés. Ne reste que la laideur et la souillure qui tracent sur les parois des âmes perdues leur condamnation. « Malheur à nous, nous avons tué la joie ! », s’exclameront-elles dans l’agitation des bars. La solitude de la foule se refermera alors sur les plaisirs éphémères. Et les macabres liturgies résonneront sur les vieilles tombes des idéaux. Un homme s’arrêtera dans la nuit pour contempler la lune toujours sereine, et sera pris pour un fou. Dans la tourmente silencieuse, viendra enfin la mort de l’âme, qui ne se réincarnera plus en vue d’expier, amender, rédimer son passé… L’âme jetée dans les entrailles de la solitude implorera du silence une lueur d’altérité, avant de s’enliser dans la béance sans échos. L’humanité sera irrémédiablement purgée. Les douces consolations asséchées dans les rues provoqueront des bagarres. « Nous ne pouvons plus donner du sens », entendra-t-on dans les dernières agonies. Sur les rives boueuses de la confusion, les mots se rebelleront pour s’affranchir de leur sens. On cherchera sans relâche les coupables de cette damnation. Mais le coupable est invisible. Alors, quelques prières murmurées dans la nuit couvriront comme d’un linceul l’humanité défunte. Les corps erreront sans but, sans voie, sans clameur… répondant à l’appel du gouffre,… obéissant aux directives démoniaques… au son mécanique des infernales célébrations… indifférents au miracle de la vie, au miracle de l’âme… indifférents à leur perdition…
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