Neyret


Il était temps que ce procès commence, vu l’importance de cette affaire et la gravité des faits reprochés à un grand patron de la police française. Entre revente de fiches de police Interpol, revente de résine de cannabis, argent sale donné par des voyous, voitures de luxe et séjours offerts par ces mêmes gangsters,… Bref, on se demande bien comment ce monsieur réussira à s’en sortir et comment peut-on continuer à le défendre, au risque d’être pris pour un fou ?


Le célèbre flic lyonnais est jugé, à partir de ce lundi 2 mai, devant le tribunal correctionnel de Paris pour corruption et trafic d’influence. Portrait.      

La planque a duré toute la nuit, après une longue filoche. Au petit matin, les policiers de l’antigang font irruption dans quatre chalets d’un gîte rural tranquille de la Drôme. A l’intérieur, encore ensommeillés, quatre hommes se font cueillir : les fugitifs de la prison de Luynes, dont l’évasion spectaculaire a défrayé la chronique un mois plus tôt, en avril 2003. Le top de l’interpellation a été donné par Michel Neyret, patron charismatique de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de Lyon (Rhône).

Cette scène, racontée par le journaliste Richard Schittly dans son livreCommissaire Neyret. Chute d’une star de l’antigang, en précède une autre. Dans le bâtiment circulaire de la cour de l’hôtel de police central de Lyon, le commissaire, costume sombre et cravate bleue, vient de recevoir la Légion d’honneur devant toutes les huiles de la police judiciaire (PJ). « J’ai une pensée pour mes parents, mon frère, qui ne sont pas là », déclare le quinquagénaire ce 14 octobre 2004, des sanglots dans la voix. Le flic taiseux et pudique n’en dira pas plus. Mais ce jour-là, derrière les louanges et les lauriers, c’est l’image d’un homme seul que retiennent plusieurs témoins.

Le tournant de la Côte d’Azur

Sa chute interviendra sept ans plus tard, lorsque ses confrères de l’Inspection générale des services (IGS) viennent l’interpeller à la Gabetière, l’hôtel de son épouse à Vienne (Isère), le 29 septembre 2011. Michel Neyret est soupçonné d’avoir accordé des faveurs à des informateurs en échange d’un enrichissement personnel. Pour beaucoup, l’affaire qui lui vaut d’être renvoyé devant le tribunal correctionnel de Paris à partir de ce lundi 2 mai pour corruption et trafic d’influence (entre autres) a germé juste après le sacre de sa carrière et cette Légion d’honneur.

Début 2005, le chef de l’antigang lyonnais est muté à Nice pour gagner un galon de commissaire divisionnaire. Déraciné de son terrain lyonnais de prédilection, endeuillé par les morts successives de ses parents et de son frère (tué dans un accident de voiture), le besogneux Michel Neyret se met à sortir en boîte, joue au casino et quitte momentanément sa femme. La Côte d’Azur et ses fastes semblent avoir tourné la tête de ce fils de mineur, qui a grandi près des Houillères des bassins de Lorraine. En témoigne un confrère dans Libération.

À son retour à Lyon en 2007, où il a décroché le prestigieux poste de directeur adjoint de la police judiciaire régionale, certains le trouvent changé. La retraite n’est pas loin, la « crise de la cinquantaine » et son « syndrôme de Peter Pan » se font sentir, comme le confie Michel Neyret lui-même à Richard Schittly.

Cinéma et mélange des genres

Un passage par le monde du cinéma et du showbiz entre 2009 et 2010 achève de l’étourdir. Le policier au physique d’acteur, visage froissé et mèche rebelle, assiste au tournage des Lyonnais dans la cité des Gaulles. Le réalisateur, Olivier Marchal, n’est autre qu’un ancien collègue du service régional de police judiciaire de Versailles. Il fait appel à son expertise du grand banditisme pour brosser le personnage de son commissaire principal. Michel Neyret décroche même un petit rôle pour l’un de ses informateurs, Gilles Bénichou. Il ignore que ce « tonton », comme on surnomme les indics dans la police, va le faire courir à sa perte.

En février 2011, ce dernier, une figure du milieu lyonnais, est placé sur écoute dans le cadre d’une enquête ouverte après la saisie de 100 kg de cocaïne dans un appartement à Neuilly-sur-Seine. Son interlocuteur au téléphone, Yannick Dacheville, est soupçonné d’avoir financé le trafic de drogue à l’origine de cette saisie. Surtout, cet individu en fuite est suspecté d’être un escroc de haut vol à l’origine de la fraude à la taxe carbone en Europe. Dans leurs conversations, Gilles Bénichou mentionne son « joker » pour venir en aide à Yannick Dacheville, un policier haut placé dont la description correspond en tout point à celle de Michel Neyret. La police des polices enclenche la machine judiciaire.

Les boeuf-carottes découvrent que Michel Neyret, placé à son tour sur écoute, est aussi en contact avec le cousin de Gilles Bénichou, Stéphane Alzraa. Ce golden boy, recherché pour diverses escroqueries dont son rôle présumé dans la fraude à la taxe carbone, fait partie de la « jewish connection » lyonnaise que le policier aurait, selon Richard Schittly, cherché à infiltrer.

Les « amigos » de Michel Neyret

Pour autant, Stéphane Alzraa n’apparaît jamais comme un informateur dans les conversations enregistrées de Michel Neyret. Les cousins semblent plutôt faire office de famille pour celui qui n’en a plus, excepté sa femme et sa fille. Une famille bling bling, pour laquelle le gradé se démène. Michel Neyret consulte les fiches Interpol de Stéphane Alzraa et d’un autre personnage central de l’escroquerie à la taxe carbone, Cyril Astruc, alias Alex Kahn. Il est soupçonné d’avoir informé ces deux-là « du contenu de dossiers judiciaires traités par son service et par d’autres services de police », selon une source proche du dossier. Lui sont également reprochées des interventions insistantes auprès de policiers et de magistrats. Son aura n’éveille pas les soupçons mais pour l’IGS à Paris, la ligne jaune est franchie.

D’autant que les « amigos » de Michel Neyret, tel qu’il surnomme ses informateurs, savent se montrer généreux : séjours luxueux au Maroc et à Cannes, montres Cartier et Chopard, ouverture d’un compte offshore en vue de la retraite… Les enquêteurs relèvent aussi qu’en 2011, Michel Neyretutilise très peu sa carte de crédit. Il invoquera des gains au casino et un héritage en pièces d’or reçu par sa femme. Celle-ci indique toutefois que des membres présumés du milieu donnaient « de-ci de-là des sommes de 1 000 euros à son mari ». Dans une conversation enregistrée avec Gilles Bénichou, elle lâche : « Gilles, depuis que tu lui donnes du fric, c’est plus le même. (…) Tu me l’as pourri, Michel. (…) Maintenant, il est plus voyou que les autres. »

Michel Neyret le grand flic, « le meilleur de sa génération » selon certains, est-il devenu un « ripou » ? Ou bien la star de l’antigang, qui caracole à la 22e place des 100 personnalités lyonnaises en 2011, a-t-elle pêché par naïveté, manipulée par des informateurs plus malins ? La justice devra trancher. Pour un ancien cadre des stups, qui connaît bien le dossier, cela ne fait pas de doute. « Dans l’affaire Neyret, on n’est pas sur des informateurs, on est sur des amis qu’on fait passer pour des informateurs parce qu’ils sont sulfureux. » Il poursuit : « Les Bénichou et Alzraa, ils l’appelaient ‘leur danseuse’. Neyret, c’est un mec qui aimait les filles, la fête et picoler. Il s’est fait des amis dans la taxe carbone qui ont compris l’intérêt de tisser des liens avec lui en échange d’être invité à la table, de rouler dans des voitures de luxe, de séjourner dans des palaces. Ce n’est pas avec un salaire de commissaire divisionnaire – 6000 euros par mois – que vous pouvez vous offrir cela. » 

Un palmarès impressionnant

Pendant de nombreuses années, les méthodes à l’ancienne de Michel Neyret lui ont valu de nombreux succès professionnels. Equipes de braqueurs démantelées, saisies de drogue record… son palmarès est impressionnant entre la fin des années 1980 et les années 2000. C’est lui qui a mis la main sur le butin de 11,6 millions d’euros du convoyeur de fonds Toni Musulin.

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