Monsieur Amar Lasfar a beau tenir des discours pompeux, il ne réussira pas à cacher la très grande baisse du nombre de visiteurs au rassemblement annuel du Bourget, s’aggravant d’année en année, et que tout un chacun a pu constater. Ses discours n’ont, en effet, aucun rapport avec la réalité et il faudrait que Monsieur Lasfar prenne ses responsabilités et assume que son soutien, l’année dernière, à Tariq Ramadan a fait beaucoup de mal à la communauté musulmane et a grandement discrédité son travail. D’autant qu’une autre personnalité sulfureuse s’est retrouvée sur l’estrade à ses côtés, Bouguerra Soltani, alias Aboudjerra, un responsable politique algérien appartenant au clan de Bouteflika – qui fut son ministre à plusieurs reprises – et qui s’est fait humilier et expulser sous les huées de manifestants ayant pris part au rassemblement des Algériens à Paris dimanche, en soutien au peuple algérien !


Organisée par Musulmans de France, anciennement l’UOIF, la rencontre du Bourget, qui fut l’un des grands rendez-vous des musulmans européens, peine désormais à trouver son public.

À l’entrée, il y a bien les habituels quêteurs. Chacun agite son sac, recueille un peu de monnaie pour des mosquées de construction. Il y a aussi ces familles qui marchent d’un pas décidé vers l’entrée de la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF) au parc des expositions du Bourget (Seine-Saint-Denis), qui se tient traditionnellement pendant le week-end de Pâques. Mais si le rassemblement a été longtemps un rendez-vous essentiel des milieux musulmans, ce n’est plus le cas. La RAMF manque désormais de souffle, un déclin visiblement amorcé.

« Le public avait déjà fait défaut l’année dernière », remarque le responsable d’un site musulman d’information. Selon des sources concordantes, l’édition 2018 n’avait attiré guère plus de 70 000 visiteurs, soit moitié moins que les chiffres avancés par les organisateurs, Musulmans de France (l’ex-UOIF, la branche française des Frères musulmans).

Démobilisation

Placée sous le thème (sans doute prémonitoire) « Un avenir à construire », la rencontre 2019 ne s’annonce guère plus reluisante. Les tables rondes (et même les plus polémiques, telle que celle consacrée, samedi, à la politique sécuritaire) étaient suivies par un public très clairsemé. Même Marwan Muhammad, figure médiatique connue pour son combat contre l’islamophobie, peinait à mobiliser l’assistance dans la grande salle conférence sur son thème favori de l’inclusion des musulmans dans la société française.

Il y a encore quelques années, la salle était bourrée à craquer lorsque le théologien Tariq Ramadan y intervenait. La RAMF a, c’est vrai, perdu sa tête d’affiche. Sous le coup de trois mises en examen pour viols en France et en Suisse, des accusations qu’il réfute, l’intellectuel suisse n’est plus en odeur de sainteté auprès de Musulmans de France qui a pris ses distances discrètement et qui ne l’invite plus au Bourget.

En panne de jeunes

Beaucoup hésitent cependant à évoquer le sort de Tariq Ramadan. « C’est un homme à terre. Ce n’est pas la peine d’en rajouter », estime un cadre de l’Institut d’études en sciences humaines (IESH), l’organisme de formation des Frères musulmans. « Je fais la part des choses. Il y a d’un côté les accusations. Mais s’il venait donner une conférence, je pense que j’y assisterais », affirme une jeune femme. « Sa pensée nous a tous marqués », ajoute un militant de l’ex-UOIF.

Le déclin de la manifestation n’est pas seulement dû à l’absence de Ramadan. « Musulmans de France ne peut plus s’appuyer sur des organisations de jeunesse qui ont longtemps fait le succès du Bourget », estime un très bon connaisseur des milieux musulmans. Toujours dirigée par ses fondateurs, l’ex-UOIF n’a pas su renouveler ses cadres. Au contraire, elle a connu une lente hémorragie de jeunes qui l’avaient rejointe au cours des années 90 et 2000.

Le choc de Christchurch

Le contexte mondial, lui aussi très dramatique, a sûrement découragé sûrement une partie du public. L’attentat à Christchurch en Nouvelle-Zélande, commis le 15 mars, a été très éprouvant pour les musulmans du monde entier. Pour rendre hommage aux cinquante victimes, Musulmans de France avait invité Mustafa Farouk, responsable de la communauté néo-zélandaise. « Nous ne pouvons pas oublier mais nous pouvons pardonner », a-t-il déclaré lors d’une cérémonie qui a lieu samedi en fin de matinée à la RAMF. Evitant délibérément les médias très peu nombreux eux aussi, le président de Musulmans de France, Amar Lasfar a demandé au gouvernement une loi contre l’islamophobie. Sollicité par Libération, il a refusé de s’exprimer. Et décalé son discours officiel prévu samedi en fin de journée. Son organisation a été récemment mise en cause par l’enquête des deux journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, révélant de généreux financements en provenance du Qatar.

 


Photo d’illustration : Amar Lasfar, président de Musulmans de France, en avril 2016 au Bourget. Photo Martin Bureau. AFP

Bernadette Sauvaget, envoyée spéciale au Bourget (Seine-Saint-Denis)

Libération