Il est quand même très drôle de voir s’agiter l’intelligentsia parisienne, choquée par la censure très violente de Pékin concernant la star de cinéma Zhao Wei ! Par contre, ces mêmes hypocrites incompétents ne sont pas choqués par la censure extrêmement violente des GAFAM concernant tout ce qui ne convient pas au narratif officiel au sujet de la crise  sanitaire Covid-19. Pourtant il est infiniment plus grave de censurer des millions de Français concernant un sujet très grave en rapport avec leur santé physique – et mentale – que de censurer une actrice et son œuvre cinématographique même si toute censure est condamnable.



Zhao Wei, l’une des plus célèbres actrices chinoises, a vu son existence effacée sur la toile locale.

Après les patrons milliardaires comme Jack Ma, les stars du divertissement sont sommées de rentrer dans le rang.

A-t-elle fui en France en jet privé – elle y possède le Château Monlot, un Saint-Émilion grand cru – comme l’a prétendu la rumeur ? Ou, plus probablement, se trouve-t-elle en Chine, où la disparition d’une des actrices les plus populaires et les plus riches du pays électrise les réseaux sociaux. Zhao Wei ne s’est pas seulement évaporée physiquement depuis la fin du mois d’août. La star aux 86 millions de suiveurs sur Weibo, le Twitter chinois, a purement et simplement été effacée de l’Internet local. Impossible d’accéder à ses films, comme Shaolin soccer ou Les trois royaumes, de John Woo – sur les principales plateformes de téléchargement du pays. Elle n’apparaît pas non plus dans les résultats des moteurs de recherche chinois, et a été bannie des réseaux sociaux.

Les raisons de la disgrâce de celle qui est aussi réalisatrice, chanteuse, et une redoutable femme d’affaires n’ont pas été révélées officiellement. Mais difficile de ne pas y voir un avertissement lancé par un Parti communiste chinois (PCC) de plus en plus hégémonique. A elle seule, la milliardaire de 45 ans, ambassadrice de la marque de luxe italienne Fendi, et propriétaire de nombre de biens immobiliers et de sociétés, symbolise tout ce que combat Xi Jinping.

Des icônes grimpées trop haut

A un an du XXe congrès du Parti, qui devrait le reconduire à la tête du régime, le président chinois a promis une « prospérité commune », qui mettra davantage les plus riches à contribution, dans un pays où les inégalités sociales ont explosé. Les milliardaires des nouvelles technologies et les stars du show-business, sont devenues des cibles privilégiées. Le tournant s’est produit à l’automne 2020, quand Jack Ma, l’emblématique et richissime fondateur du géant du commerce électronique Alibaba, s’est évanoui pendant plusieurs mois, après avoir osé critiquer les autorités de régulation financière du pays. Après avoir fait tomber de son piédestal le roi des entrepreneurs, le régime a déboulonné la reine du cinéma. Facteur aggravant pour elle, la comédienne, qui a notamment investi dans le studio de cinéma d’Alibaba, est une proche de Jack Ma – désormais plus en odeur de sainteté.

Comme l’icône du business, Zhao Wei, sans doute grimpée trop haut, est sommée de rentrer dans le rang. « C’est un signal envoyé aux vedettes du divertissement ou des nouvelles technologies : nul ne peut s’élever au-dessus du Parti », résume Jennifer Hsu, chercheuse à l’Institut Lowy, à Sydney. Et personne n’est à l’abri, aussi fortuné et puissant soit-il. En Chine, un seul culte de la personnalité est autorisé, celui de Xi Jinping, dont la « pensée » est désormais enseignée dans les écoles.

Des photos de Zhao Wei, impossibles à authentifier, ont circulé à la mi-septembre sur les réseaux sociaux : on l’y voit dans une boutique de télécoms, vêtue d’un T-Shirt violet et d’un short, comme pour souligner son humilité.

D’autres célébrités boycottées

La méthode utilisée est tout aussi perverse qu’efficace. « Le fait de laisser planer l’incertitude sur les péchés qu’a commis de Zhao Wei va forcer tous les autres à examiner ce qui, dans leurs actions passées, pourrait leur causer des ennuis », souligne Stanley Rosen, professeur de science politique à l’Université de Californie du sud. Ce qui devrait les inciter à montrer leur patriotisme et leur amour du Parti.

Le Global Times, quotidien nationaliste proche du Parti communiste, a exhumé certains scandales liés à l’actrice, « cernée par les poursuites judiciaires ». Elle avait irrité le Parti en 2001, en portant une tenue reproduisant le drapeau impérial japonais. Accusés d’irrégularités, elle et son mari ont ensuite, en 2018, été exclus pendant cinq ans de la Bourse de Shanghai.


Zhao Wei n’est pas la seule célébrité à être boycottée, ces derniers temps. L’actrice Zheng Shuang, qui a dû s’acquitter d’une amende de 46 millions de dollars subit le même sort. De même que l’acteur Zhang Zehan, fustigé pour avoir visité en 2018 à Tokyo un sanctuaire où sont enterrés des criminels de guerre japonais. Et qui a eu le tort de signer l’an dernier avec une agence appartenant à Zhao Wei.

La peur que les fan-clubs n’expriment une contestation politique

Les mésaventures de cette dernière rappellent celle de l’actrice Fan Bing Bing, connue pour son rôle dans le film X-Men, et qui était restée introuvable pendant trois mois en 2018, avant de payer une amende de 129 millions de dollars au fisc, et de faire allégeance au régime. Mais l’affaire Zhao Wei s’inscrit dans une dynamique politique beaucoup plus vaste, à forte dimension idéologique. « Le marché financier ne sera plus un paradis permettant aux capitalistes de devenir riches du jour au lendemain, le marché culturel ne sera plus un paradis pour les stars masculines efféminées et les gens ne vénéreront plus la culture occidentale », s’enthousiasmait cet été un commentateur proche de la gauche du Parti, Li Guangman, dont le texte a été largement diffusé par la presse officielle.

Jugeant « chaotique » le secteur du divertissement, le gouvernement a pris des mesures pour mettre un terme au culte de célébrités jugées « vulgaires » et « immorales » ; et revenir à une « culture traditionnelle et socialiste ». Le pouvoir a banni des émissions de téléréalité les participants masculins au look androgyne. De même que les classements de stars sur les réseaux sociaux en fonction de leur popularité. Plusieurs fan-clubs en ligne, dont la vénération pour leurs idoles est sans limite, ont été suspendus. Une de ces « armées » de supporters, s’était par exemple cotisée pour décorer un avion de ligne à l’effigie d’un membre du groupe de K-Pop sud-coréen BTS, pour son anniversaire.

Cette fascination inquiète le régime. « Le Parti veut reprendre la main sur un monde virtuel devenu hors de contrôle où vivent des millions de jeunes Chinois. L’objectif est, entre autres, de juguler une spontanéité qui pourrait à terme se transformer en contestation politique », estime Jennifer Hsu. Première alerte, des soutiens du rappeur sino-canadien Kris Wu, emprisonné pour suspicion de viol, ont essayé de lever de l’argent pour ses frais juridiques et rêvaient de l’aider à s’évader. Inutile de préciser que Pékin n’a pas du tout apprécié.


Photo d’illustration : L’actrice et chanteuse chinoise Zhao Wei dans les vignes du Château Monlot un Saint-Emilion grand cru à Saint-Hippolyte, le 18 septembre 2018 – afp.com/Nicolas TUCAT

Cyrille Pluyette

L’Express

3 et 4 octobre 2021