« Un des exemples les plus frappants de ces notions illogiques, c’est celui du prétendu infini mathématique, qui, comme nous l’avons amplement expliqué en d’autres occasions, n’est et ne peut être en réalité que l’indéfini (…) Il est évidemment absurde de vouloir définir l’Infini, car toute définition est nécessairement une limitation, comme les mots mêmes le disent assez clairement, et l’Infini est ce qui n’a pas de limites ».

René Guénon (Mélanges, Gallimard, 1976, p. 80-81).


Il n’y a qu’un seul et unique Infini, s’il y en avait plusieurs ceux-ci s’annuleraient ou se confondraient. Comme son nom l’indique, cet Infini se caractérise par une absence de limites, il est littéralement illimité, inconditionné, indéterminé.

Dès lors, tout ce qui n’est pas l’Infini est par définition fini ; hormis l’Infini, toute chose est nécessairement marquée par une limitation sans quoi elle ne serait pas une chose. Dépourvu de limites, l’homme se verrait inexorablement dans l’incapacité de penser la moindre chose, de ne jamais pouvoir définir le moindre objet issu du monde qui l’entoure.

Penser l’Infini est donc une pure et simple impossibilité. Pour essayer de se faire une idée de l’Infini, pour tenter de le circonscrire dans les bornes de son entendement (soit finir l’Infini), l’homme est dans l’obligation de recourir à la notion métaphysique d’indéfini, c’est-à-dire d’user de concepts intermédiaires qui procèdent du fini mais dont on ne connaît pas la limite, d’inventer des termes dont on ne peut appréhender le terme, de proposer une multiplicité innombrable (Guénon précise à cet égard que « l’indéfini n’est qu’un développement du fini »).

Outre le mot « Infini » que nous utilisons afin de rendre intelligible notre exposé, l’esprit humain s’est ainsi forgé une multitude d’opinions, d’abstractions, de théories et de conceptions afin de penser l’impensable et de mettre un mot sur l’inexprimable ; parlera-t-il ainsi de « l’Un », de « l’Absolu », de « Dieu », de « l’Être », de « l’Éternel », de « l’Esprit », du « Verbe », du « Tout », du « Néant », du « Centre », de « l’Ordre », du « Vide », du « Parfait », du « Bien », du « Beau », du « Juste », de « la Vérité », du « Moteur Immobile »… etc.

Une fois cet axiome fondamental et principiel posé, une fois dressée la limite préalable à ce qui n’en a pas, toutes les définitions, toutes les connaissances, toutes les sciences, tous les calculs deviennent possibles et rendus par là-même accessibles à la sagacité limitée de l’homme (lui permettant de définir les composantes de son environnement extérieur et notamment d’établir des genres, des règnes, des espèces, des sous-espèces… etc.).

En bref, sans cause pas d’effet, sans centre pas de circonférence, sans point pas de ligne, sans bâton pas de chiffre romain, sans boule pas de boulier ; de même, sans l’établissement d’un principe général pas de compréhension du particulier, dépourvu d’un fondement universel l’homme ne peut saisir l’individuel.

De toutes les observations qui précèdent, nombreuses conséquences logiques sont induites. Cette indéfinité finie propre à notre univers et à notre état d’existence sur la planète Terre implique que le soi-disant « infini mathématique » et a fortiori la notion d’un espace/temps infini ne représentent que de vulgaires hérésies intellectuelles (notons d’ailleurs que le signe ∞ désignant l’infini quantitatif est paradoxalement une figure fermée).

Dans les conditions de notre monde — qui on le rappelle répondent à des lois naturelles donc à des limites strictes — et sachant que l’Infini suppose une absence de limitation, l’infinité n’est pas appréhendable et n’existe en aucune façon (notons à ce sujet que le verbe « exister » dérive étymologiquement du latin existere : « sortir de », c’est-à-dire se manifester hors de l’Unité première, immobile et intemporelle, surgir du néant).

En conséquence, il apparaît clairement que l’infini temporel (qui n’est autre que « l’éternité ») n’a pas de réalité et constitue une construction de l’esprit puisque le déroulement du temps ne peut se comprendre qu’en lui attribuant certaines limites, à commencer par un début et une fin, et d’innombrables durées faites de subdivisions savantes. Le temps n’a de réalité qu’en fonction de sa mesure chiffrée. L’éternité se présente avant-tout comme un non-temps et marque essentiellement une absence de temporalité mouvante.

Il en est strictement de même en ce qui concerne l’espace, car l’idée d’un infini spatial se heurte également à une impossibilité logique. L’espace se déploie indéfiniment devant l’homme, c’est lui-même qui détermine subjectivement ces diverses bornes et autres limitations (le verbe « déterminer » est par son étymologie un synonyme de « délimiter »), qui aménage ses conditions spatiales, calcule les distances et impose des frontières à ses zones de vie.



Par les quelques observations précédentes, l’univers manifesté — peu importe qu’on le considère de manière expansive ou de manière statique — n’est pas infini mais indéfini. Il y a donc bien une limite physique à l’ensemble de l’espace sidéral, et de fait, il n’est pas si fou d’avancer (comme le font beaucoup de chercheurs actuels, des plus sérieux aux plus farfelus) que notre monde s’apparente à une projection cinématique et se trouve confiné sous un gigantesque dôme, plus ou moins solide, plus ou moins holographique. Peut-être qu’un jour, arriverons-nous à trouver les confins extrêmes du cosmos et finirons par nous cogner sur sa paroi rigide, à l’image de la célèbre scène du film The Truman Show

N’oublions pas que toutes les cosmologies traditionnelles élaborées par les Anciens évoquent différents « Cieux » (ou « Sphères planétaires ») bien délimités entre eux, graduellement superposés, cloisonnés en paliers ou emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes.

Cela faisait par exemple croire aux hommes de l’Antiquité que l’espace terrestre, tant horizontal que vertical, était tout entier encerclé par le fleuve Océan et qu’il y avait des bornes géographiques infranchissables allant des « Colonnes d’Hercule » du détroit de Gibraltar jusqu’au « Mur d’Alexandre » dans le Caucase (pensons aussi au limes romain ou à la muraille de Chine), sans parler des traditions bibliques faisant état des « écluses du ciel » (ou des « portes du ciel », suggérant par là une enceinte aérienne fermée), des vieux Gaulois qui craignaient que le ciel ne leur tombe sur la tête, ou encore de Platon qui imaginait l’humanité tristement prisonnière dans une profonde caverne.



A un niveau plus local, remarquons aussi l’importance immense accordée par nos Anciens aux différents types de cloisonnements de l’espace (murailles, remparts, clôtures, enceintes, fossés… etc.) permettant de dresser des barrières entre les zones sacrées et les zones profanes (rappelons que le terme « sacré » provient du latin sacer qui a le sens de « séparation », de « mise à-part », et que « profane » signifie étymologiquement « à l’extérieur du temple ») ; Mircea Eliade écrivait à ce titre : « La clôture n’implique et ne signifie pas seulement la présence continue d’une kratophanie ou d’une hiérophanie à l’intérieur de l’enclos ; elle a, en outre, pour objet de préserver le profane du danger auquel il s’exposerait en y pénétrant sans y prendre garde. (…) Il en va de même des murailles de la cité : avant d’être des ouvrages militaires, elles sont une défense magique, puisqu’elles réservent, au milieu d’un espace « chaotique », peuplé de démons et de larves, une enclave, un espace organisé, « cosmisé », c’est-à-dire pourvu d’un « centre ». » (Traité d’histoire des religions, Payot, 1964, p. 313).

De même, le continuum du temps n’échappe pas à certaines limites et à la finitude ; les peuples traditionnels l’avaient également bien compris et savaient que l’éternité ne sera jamais une réalité de ce monde. Ceux-ci ont par conséquent toujours intégré la fuite temporelle dans des cadres chronologiques précis, grâce à une vision cyclique de l’histoire universelle faite de différentes ères séparées entre elles par des barrières historiques de type cataclysmique (songeons ici à la théorie indo-européenne des quatre âges de l’humanité), mais aussi grâce à l’apport de calendriers sacrés qui orchestraient la ronde perpétuelle des jours en différentes périodes déterminées et qualifiées (avec notamment l’établissement de temps de fête ou de temps de deuil).

Dans ce contexte spatio-temporel se suffisant à lui-même, l’intégralité de l’existence était conçue et ressentie comme une immense « enceinte fermée », composée d’une multitude de lieux-temps de tailles variables s’étalant de manière fractale et concentrique, à l’image d’un grand Mandala ou d’une grande mosaïque où chaque partie était comprise dans un tout.

L’anthropologie, la sociologie et la vie politico-économique traditionnelles répondaient pareillement à ce besoin de limitations inhérent à la condition mondaine : chaque homme et chaque fonction sociale se trouvaient à une place parfaitement définie et à tout jamais fixe. Au sein de ces sociétés organicistes et hiérarchiques, assimilables à une sorte de  »permaculture anthropologique », tout être humain — du souverain suprême au plus humble des paysans, en passant par le clerc ou l’artisan — avait un rang différencié et était intimement intégré à l’intérieur du groupe suivant son appartenance à une tranche d’âge, une fonction, une caste, une corporation ou un clan spécifiques. En dehors de cette sphère sociétale exclusive et exclusiviste étaient rejetés les individus étrangers que l’on considérait comme frappés du « mauvais œil » et porteurs de forces dissolutives (pensons par exemple à l’ostracisme réservé par les Juifs aux Goyim, par les Romains aux Barbares ou par les Hindous aux Intouchables).



Pour terminer cet article, nous constatons sans peine l’énorme gouffre qui sépare le paradigme traditionnel — composé de diverses limitations internes intégrées dans un tout hermétiquement fermé — du paradigme moderne dont la société se veut « ouverte », « liquide », « sans frontières », « fluide » et « inclusive ».

En effet, alors que l’homme de la Tradition assumait son existence entière à l’intérieur d’un univers clos, plaçait sa société au « Centre du Monde » sous le regard omniscient de Dieu, ce qui lui conférait une énorme responsabilité cosmique, et savait que chacun de ses faits et gestes était implacablement jugé par une autorité transcendante (celle du Créateur), à l’inverse, l’homme moderne ou plutôt crépusculaire, le « boomer dégueulasse » et sa progéniture pour faire simple, dont les mots d’ordre sont « interdit d’interdire », « jouir sans entraves » et « no limit », se considère comme le fruit du hasard, comme un fils de singe vivant sans raison sur un gros caillou désaxé et perdu dans une fausse infinité inter-galactique, n’a pour buts ultimes que de bouffer, de baiser, de consommer et d’obtenir des droits sans assumer le moindre devoir.

Cet être abâtardi et déspiritualisé, qui a tué « Dieu, le Roi et le Père » (les dresseurs de limites par excellence) et qui tend à rejeter toutes les frontières issues des lois naturelles (entre hommes et femmes, entre peuples, et même entre espèces) via toutes les idéologies mortifères sorties de son cerveau malade (matérialisme, évolutionnisme, égalitarisme, cosmopolitisme, féminisme, LGBTisme, antispécisme, gender, transhumanisme …etc.) n’obtiendra en retour que le chaos général et finira dissout dans un bouillon de culture monstrueux et chimérique (au sens premier que prennent ces termes), dans une fade purée socio-historique illimitée…



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