Métaphysique de la caverne par Pierre-Yves Lenoble

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« Aucune émotion en lui ; dans son ascension, il n’avait plus ni colère ni désir ; plus de raison, plus de pensée même en lui ; et, puisqu’il faut le dire, lui-même, il n’est plus : arraché à lui-même et ravi par l’enthousiasme, il se trouve en un état calme et paisible ; ne se détournant pas de l’être de l’Un, (…) Telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : s’affranchir des choses d’ici-bas, s’y déplaire, fuir seul vers le Seul » Plotin, (Ennéades, VI, 9).


Seul le point de vue traditionnel est vrai, l’intégralité des philosophies, des idéologies et autres « trouvailles » issues du cerveau humain ne sont que de vulgaires mensonges spectaculaires, tous voués au ridicule puis à la mort…

En effet, nous appuyant sans crainte sur le fait que la vérité est une et clairement exprimée par l’ensemble des plus illustres maîtres spirituels et savants de l’histoire universelle, nous affirmons que le plan d’existence de l’homme sur terre est conditionné, non-perfectible et transitoire, et ne constitue au final qu’une illusion passagère au regard de l’Unité divine, seule réelle.

En d’autres termes, soit l’homme se soumet à cette loi immuable faisant de lui une créature finie et contingente, entièrement dépendante d’un unique Principe, éternel et infini (de même que tout effet dépend d’une cause), soit l’homme se fourvoie et se complaît tristement dans un immense spectacle sociétal — que Guy Debord définissait comme une « inversion concrète de la vie » et le « mouvement autonome du non-vivant » —, à l’image des prisonniers fermement attachés aux mille et un reflets et échos illusoires projetés sur les parois de la caverne platonicienne.

Examinons de plus près la célèbre allégorie de la caverne de Platon (qui se trouve au début du Livre VII de sa République), en mettant en avant sa portée ontologique — ou ésotérique car n’oublions pas qu’à l’instar de la « caverne du cœur » des hindous ou de la « caverne au trésor » des contes de fées, le symbole universel de la caverne indique avant-tout que la scène se passe « en nous-mêmes » — et bien sûr en laissant de coté les interprétations anti-métaphysiques de nos chers universitailleux à lunettes et aux cheveux gris.

Tout d’abord, nous partirons de ce postulat à nos yeux fondamental : en conformité avec toutes les doctrines traditionnelles, le récit de Platon s’intègre à merveille dans la représentation classique et commune de l’univers, répartissant celui-ci en « trois mondes », superposés et hiérarchisés graduellement à partir de l’Unité divine, impensable car non-manifestée.


…des « Idées », des « Archétypes », des « Attributs », des « Noms », des « Principes » caractérisant l’Unité divine, par définition non-représentable.


Suivant cette antique modélisation cosmologique, la manifestation universelle — comme toute chose et surtout comme le composé anthropologique, corps, âme, esprit — revêt une nature tripartite, partagée en trois grands degrés existentiels, c’est-à-dire en un premier monde, le plus illusoire de tous, correspondant au domaine terrestre de la matière grossière et inerte (ce qui équivaut ici à la caverne et à ses prisonniers, soit ce monde fait de matière/écran et son humanité déterminée par la forme corporelle changeante et mortelle) ; puis se trouve le second monde, intermédiaire, qui est le domaine de la manifestation subtile, de nature psychique et imaginale (Platon utilise pour le décrire le symbole des gardes entretenant un feu, postés à l’entrée de la grotte, qui font l’interface « psycho-visuelle » entre l’en-haut et l’en-bas) ; enfin, il y a le troisième monde, celui de la manifestation informelle, d’une nature purement intelligible et parfaitement intemporelle ; c’est le ciel et son « Soleil intelligible » situés hors de la caverne cosmique, soit le domaine noétique (théologique au vrai sens du terme) des « Idées », des « Archétypes », des « Attributs », des « Noms », des « Principes » caractérisant l’Unité divine, par définition non-représentable.

Plus simplement, on peut dire que dans la vision du monde platonicienne le Soleil (l’Un) envoie ses rayons lumineux (les Archétypes divins) sur les gardiens immobiles (les images captives ancrées dans la psyché humaine) provoquant en bout de chaîne des ombres et des reflets trompeurs à la vue des prisonniers (les pensées individuelles subjectives) sur les murs de la caverne (le monde matériel et corporel limité, où se meuvent les hommes à l’état de veille).

Dans une perspective tout à fait similaire, songeons aussi aux derniers mots pleins de sagesse délivrés par Socrate juste avant son exécution, enseignant à ses plus fidèles disciples ces vérités essentielles sur la place quelque peu dérisoire que l’homme occupe au sein du grand univers ; ainsi, selon l’éminent penseur grec, le plan d’existence terrestre grossier (premier monde, corporel) est comparable au fond des océans, séparé du ciel divin (troisième monde, spirituel) par les incessants flots déformants de la pensée (deuxième monde, psychique).


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A la toute fin du Phédon (109c-118a), nous lisons par exemple cette admirable phrase : « C’est bien là notre état : notre faiblesse et notre lenteur nous empêchent de nous élever à la limite de l’air ; car si quelqu’un pouvait arriver en haut de l’air, ou s’y envoler sur des ailes, il serait comme les poissons de chez nous qui, en levant la tête hors de la mer, voient notre monde ; il pourrait lui-aussi, en levant la tête, se donner le spectacle du monde supérieur ; et si la nature lui avait donné la force de soutenir cette contemplation, il reconnaîtrait que c’est là le véritable ciel, la vraie lumière et la véritable terre ».

De façon encore plus explicite, le bon vieux Plutarque faisait catégoriquement remarquer qu’il ne fallait surtout pas confondre la signification symbolique du dieu Apollon (la lumière spirituelle du Soleil intelligible, le Verbe divin) et celle du dieu Hélios (la lumière sensible du soleil journalier) ; ce simple exemple nous donne au passage la véritable définition de l’idolâtrie, consistant à prier et à adorer la figure matérielle de la divinité (Hélios), plutôt que son essence vraie, invisible et impalpable (Apollon).

D’ailleurs, comme l’ont souligné Socrate et l’ensemble des traditions humaines, il est important de rappeler qu’aucun être humain n’est apte à soutenir du regard l’ultime luminosité super-substantielle du Soleil divin, ainsi que le montrent les épisodes bibliques de l’illumination de Moïse sur la cime du Sinaï et de saint Paul sur le chemin de Damas, contraints tous les deux de recouvrir leur visage d’un voile pour ne pas être éblouis et ne pas éblouir leurs congénères.

La partie étant nulle vis-à-vis du Tout, l’homme, en tant que simple créature finie, ne peut qu’être aveuglé par la véritable Lumière de Dieu, infinie dans son essence, ne peut que se dissoudre entièrement, que se confondre définitivement dans l’ « éternel présent » de la Possibilité universelle non-conditionnée.

A ce titre, le mythe platonicien n’oublie pas de préciser que l’extraction de la caverne mondaine en direction du monde des Idées, ne peut s’effectuer pour l’âme humaine que par paliers ontologiques successifs — assimilables aux différents degrés initiatiques, à la hiérarchie angélique ou à l’étagement des cieux planétaires — afin que celle-ci puisse petit à petit s’habituer au vif éclat théophanique du Beau, sans s’aveugler, et arriver victorieusement « au terme de l’intelligible », c’est-à-dire à l’ « Identification suprême » entre le moi contingent et le Soi éternel.

Cette sortie ascendante de la caverne, qui correspond à la réintégration au Paradis de l’homme déchu, ne peut donc se réaliser que dans un état proprement ex-statique, en prenant bien soin de laisser de coté les opinions tant collectives que subjectives, en occultant toute pensée personnelle issue de son ressenti émotionnel et passionnel (« sans le support d’aucune perception des sens » nous dit Platon).

Pareillement, l’élévation graduelle du psychisme humain qui consiste à « recouvrer les ailes de l’âme » (Phèdre, 249d) en vue de s’évader de la pesanteur matérielle et égotique de l’ici-bas pour atteindre la subtilité supra-individuelle de l’au-delà et ne plus s’attacher finalement qu’à la Grâce de Dieu seul, est magnifiquement illustrée par ces mots du célèbre mystique chrétien, saint Jean de la Croix : « Tant que l’âme n’aura pas rejeté cette faim du créé, elle ne pourra recevoir le rassasiement de l’incréé » (La montée du Carmel, I, 6).


Aujourd’hui, si la porte du Ciel s’est à tout jamais fermée, en revanche, grande ouverte est la bouche des Enfers…


Aussi, après la sortie active de la caverne, amenant à un état ineffable de contemplation de la Réalité une au sein du séjour céleste, tous les visionnaires, les prophètes et autres saints, tels des flambeaux vivants, se doivent évidemment de redescendre sur terre (à nouveau par paliers) pour tenter d’enseigner les lumières de la Vérité divine à la masse des individus restés en-bas, les inviter à se connaître eux-mêmes et ainsi leur indiquer l’unique chemin à suivre pour ne pas rester emprisonnés au fond de la caverne, dans les entraves illusoires de la matière grossière et dans les mensonges de leur sensibilité.

Or, Platon, qui avait en mémoire le sort tragique réservé à Socrate, posait à Glaucon cette question empreinte de malicieuse rhétorique (517a) : « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas » ? « Sans aucun doute », répond catégoriquement le disciple…

A l’exemple du mythe de Cassandre, ce n’est pas Jésus, dont le « Royaume n’est pas de ce monde », qui dira le contraire, lui qui fut trahi par les Pharisiens et condamné injustement à la mort par la vindicte populaire — la foule préférant sauver le dangereux bandit Barabbas plutôt que se soumettre à la nouvelle Alliance —, et qui soupirait tout simplement : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Nous terminerons ce trop court article, comme à notre habitude, en nous penchant sur notre époque contemporaine, indécrottablement bercée par les pires illusions trompeuses et irrémédiablement enchaînée au fin fond de sa caverne matérialiste.

En clair, notre société nécro-spectrale du spectacle, où les paradis ne sont plus que fiscaux ou artificiels, où l’or est devenu noir et l’argent du papier-wc, où les hommes sont happés continuellement par la magie de l’image, où ils pratiquent en foules folles le lèche-vitrine, où les individualités-décors se donnent une réalité virtuelle en faisant des selfies ― symbole absolu de l’égocentrisme du bon à rien autosatisfait ―, où l’on rajoute constamment écran sur écran sur l’écran de la réalité, notre société actuelle, disons-nous, est sur le point de sortir de la caverne, mais cette fois par le bas, se précipitant avec un sourire idiot dans l’abîme infernal des fantômes hurlants, chutant de plus en plus rapidement dans le gouffre sans fin du non-intelligible. Aujourd’hui, si la porte du Ciel s’est à tout jamais fermée, en revanche, grande ouverte est la bouche des Enfers…


Tipee de l’auteur : https://www.tipeee.com/user/lenoble-pierre-yves

 

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