Une enquête précise, minutieuse, que vous ne trouverez dans aucun média officiel malgré leurs armées de grands reporters de pacotille et leurs 2 milliards d’euros annuels de subventions publiques. Les révélations sont explosives et nombreuses !


Une grande enquête de Paul-Éric Blanrue et Julien Teil.

Laissez-faire Djihadisme2

« Le plus important est le plus caché »
Guy Debord

Le Monde a récemment accusé la DGSI d’avoir « réécrit l’histoire » des attentats de Paris de janvier dernier. Mais le quotidien de référence n’apporte que fort peu d’informations sur cette « réécriture », l’essentiel ayant déjà été annoncé par Alain Bauer lors d’une conférence organisée le 8 février 2015. Le grand maître de la criminologie d’État y comparait à plusieurs reprises l’affaire des attentats de Paris à l’affaire Merah, présentant ce dernier comme un informateur des services français. Se dirige-t-on vers une affaire Merah bis ?

Il n’y a aujourd’hui plus aucun doute sur le fait que, dans l’affaire Charlie Hebdo, la DGSI, comme dans l’affaire Merah, cherche à dissimuler des erreurs dont on ignore la teneur exacte. Ces erreurs se limitent-elles au défaut de surveillance des frères Kouachi, comme le clament la grande presse et les autorités ? Nous ne le pensons pas. Après enquête, nous sommes en effet en droit de nous dire que les auteurs des attentats de Paris ont bénéficié de la mansuétude plus qu’étrange des services de police et de renseignement français.

Nous avons essayé de déterminer les motifs politiques qui pourraient justifier une telle indulgence. Notre enquête porte sur la longue aventure d’une filière et ses ramifications via l’Irak, la Syrie, la Libye, la Tunisie et enfin la France, devenue une plaque tournante de l’internationale djihadiste.

Au moins trois des Français cités dans l’affaire des attentats de Paris ont un point commun : ils étaient dans le business du textile, une activité connue depuis le démantèlement de la filière irakienne du XIXe arrondissement de Paris en 2005 pour être un moyen de financement du djihadisme. Parmi ces Français, Boubaker El Hakim et Amar Ramdani ont de surcroît entretenu des relations mystérieuses avec les services de police.

Quant à Saïd Kouachi, le démantèlement de son trafic clandestin de vêtements programmé par la DNRED (Direction Nationale des Renseignement et des Enquêtes Douanières) a été entravé par la DGSI.

BFM TV a fait le « buzz » en diffusant un entretien téléphonique avec son frère Chérif, enregistré lorsque les deux frères s’étaient barricadés dans l’imprimerie de Dammartin-en-Goële, mais l’intégralité de l’enregistrement audio n’a jamais été diffusé. Paris Match a révélé que d’autres rédactions avaient pu s’entretenir avec les frères Kouachi en appelant l’imprimerie ; toutefois rien n’a filtré, pour le moment, sur le contenu desdits entretiens.

À BFM TV, Chérif a toutefois déclaré : « Les services secrets, t’inquiète pas, je les connais… J’ai su comment bien faire les choses« . Que voulait-il dire exactement ? Il est impossible de le déterminer avec certitude. On doit néanmoins se rappeler que Mohamed Merah avait tenu des propos similaires avant que l’on apprenne qu’il était en réalité un indic de la DRRI (Direction régionale du renseignement intérieur) de Toulouse, ainsi que l’a révélé Le Point. Son agent traitant, Hassan, avait beau faire remonter à la centrale de Levallois-Perret ses doutes sur les prétendus voyages touristiques de Merah au Waziristan et en Israël, ce fut en vain : aucune mécanique policière ne fut déclenchée pour mettre un frein aux activités louches d’un homme qui se préparait à importer la terreur djihadiste en France.

Un ancien commandant de la gendarmerie confiait aux auteurs de ces lignes il y a quelques semaines : « C’est l’éternel problème de l’indic et de l’agent infiltré… Jusqu’où aller ? Quand le stopper ? C’est vieux comme la police…« .

Ce problème connaît aujourd’hui une ampleur inédite. En cause : une diplomatie française qui, illusionnée par les prétendus « printemps arabes », s’est lancée dans une politique schizophrène qui consiste à combattre des islamistes qu’on a soigneusement armés la veille. Dans de telles conditions, comment infiltrer des réseaux aussi nombreux qu’imprévisibles ?

Et d’abord, les attentats de Paris étaient-ils imprévisibles ? C’est loin d’être assuré, nous allons le voir.

Il y a maintenant près de quatre mois que les attentats ont eu lieu. Outre les « défaillances » concernant la protection de Charlie Hebdo relevées par le documentaire de la société Premières Lignes, voisine de l’hebdomadaire satirique, on doit également s’interroger sur les relations surprenantes que certains des terroristes ont entretenues avec les services de police français, à commencer par l’un des membres de la cellule des Buttes-Chaumont à laquelle appartenait Chérif Kouachi. Une cellule qui, rappelons-le, avait, à l’époque de son démantèlement, fait la une des médias et dont l’homme-clé n’était point Farid Benyettou, comme la presse le répète en boucle, mais Boubaker El Hakim, un djihadiste hors du commun.

1. Boubaker El Hakim, acte 1 : l’Irak

Dans les premiers mois de l’année 2003, des jeunes du XIXe arrondissement de Paris commencent à rejoindre l’Irak pour combattre l’invasion américaine. Passant par Damas, ces adolescents ont pour chef spirituel un certain Farid Benyettou, aujourd’hui infirmier à Paris. À Damas, Boubaker El Hakim, assure de son côté leur transfert en Irak.

Loin d’être un inconnu, Boubaker, né le 1er août 1983 à Paris, est aujourd’hui un djihadiste chevronné qui est devenu une véritable star pour tous ces Français partis « sur le sentier d’Allah » ; il est même « l’ennemi public numéro un » de la Tunisie, selon son ministre de l’Intérieur, quoique les partis d’opposition doutent de la volonté du parti Ennahdha d’arrêter celui qui a revendiqué l’assassinat de deux hommes politiques dans une vidéo réalisée par l’État islamique en Syrie.  

Quant aux médias français, hormis quelques journalistes isolés, ils sont restés relativement silencieux sur un homme que le politologue Jean-Pierre Filiu a pourtant présenté successivement comme le probable commanditaire des attentats de Paris, puis comme celui ayant préparé l’attaque du musée du Bardo à Tunis. Pourtant, Boubaker El Hakim, alias Abou Mouqatil Al-Tounsi, a été célébré dans le dernier numéro de Dar Al-Islam, la revue (en français) de l’État islamique. Interviewé, il déclare avoir participé à la création d’un camp d’entraînement djihadiste en Libye ; il y revient aussi sur son passé mystérieux.

http://www.dailymotion.com/video/x2jyk3t_de-charlie-hebdo-a-tunis-un-meme-donneur-d-ordre-dit-un-specialiste-des-reseaux-islamistes_news

Boubaker El Hakim doit sa première apparition publique à une interview qu’il a accordée à la radio RTL en mars 2003. En direct d’un camp d’entraînement djihadiste, il y appelait ses « frères » du XIXe à le rejoindre en Irak pour « tuer les Américains », scandant : « Je suis même prêt à me faire exploser !« . À l’époque, le Premier ministre Dominique de Villepin s’opposait à l’intervention américaine en Irak et l’opinion publique française se mobilisait en organisant de grandes manifestations. Près d’une semaine après son appel au djihad sur les ondes de RTL, déjà de retour en France, Boubaker participait à l’une de ces manifestations à Paris : il s’y fait repérer par les RG en compagnie de son frère Redouane. Dans la foulée, la DST les plaçait tous deux sous surveillance. À partir de ce moment, Boubaker fut suivi ; mais alors comment expliquer la suite de son parcours ?

https://www.youtube.com/watch?v=npGsuPWADMI

À peine quatre mois après la manifestation parisienne, sans explication aucune, la préfecture de police de Paris délivre un nouveau passeport à Boubaker, lui permettant de se rendre en Irak pour un énième voyage via la Syrie. Une question se pose alors : pourquoi les services de police français ont-ils laissé partir Boubaker qu’ils surveillaient depuis plusieurs mois ? Quel était le véritable but de cette opération ?

Le chercheur Jean-Pierre Filiu, souvent très au fait de l’activité des réseaux djihadistes, affirme que Boubaker a été formé par les services de renseignement syriens – une bien étrange thèse, étant donné que ce sont les autorités syriennes qui ont mis fin, par deux fois, aux voyages de l’intéressé. Filiu appuie sa démonstration sur le fait que Boubaker est passé par l’Institut Al-Fath de Damas, dont le cheikh était réputé proche du régime syrien. Mais cela ne saurait être suffisant pour expliquer une relation étroite avec les services de renseignements syriens qui, lorsque l’on prend en compte l’indulgence des services de police français à l’égard de notre homme, pourrait s’expliquer bien différemment. Ainsi, on est en droit de se demander si les services français et syriens n’auraient pas collaboré pour pister la filière irakienne du XIXème arrondissement (et plus tard la faire tomber), utilisant pour ce faire Boubaker comme une « sentinelle ».

On peut sérieusement se poser la question car, outre les facilités administratives dont l’homme, surveillé par la DST, a bénéficié lors de son dernier départ pour Damas, Boubaker était un djihadiste pour le moins singulier qui voyageait dans des hôtels de luxe, comme l’hôtel Palestine de Bagdad, ainsi que nous l’apprend une enquête de Paris Match de 2005. Surprenant pour un djihadiste de terrain.

Lors de ses voyages, Boubaker s’occupait du départ des Parisiens et organisait leur transfert en Irak via la Syrie, transfert auquel se préparait lui-même Chérif Kouachi à la veille de son arrestation en janvier 2005.

En Irak, plusieurs jeunes du XIXe proches de Boubaker combattent les Américains, parmi lesquels : Cheikou Diakhaby (plus tard arrêté par les forces états-uniennes et vraisemblablement enfermé dans le camp d’où est issu l’État islamique) ; Abdelhakim el-Badjoudj, mort dans un attentat suicide ; et enfin le frère de Boubaker, Redouane El Hakim, mort sous les bombardements américains à Fallujah, en juillet 2004.

L’été 2004 a été une période charnière pour la filière des Buttes-Chaumont. D’après les entretiens accordés par le juge Bruguière au journaliste Jean-Marie Pontaut, nous savons que la DST a adressé un rapport au Parquet qui a ouvert aussitôt une information judiciaire – soit près d’un an et demi après la mise sous surveillance de Boubaker.

Les juges Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard prenant l’affaire en main, le réseau entre en voie de démantèlement. On s’interroge toutefois sur ce qui a concrètement activé la procédure : s’agit-il d’une décision politique ? Washington a-t-il commencé à lancer des signaux d’alerte à Paris concernant le flot de djihadistes français, au moment où les relations diplomatiques entre les deux pays n’étaient pas au beau fixe ?

A la fin de l’été 2004, selon une enquête de Paris Match, Boubaker est mis hors d’état de nuire. Il est arrêté lors d’un contrôle à la frontière irakienne. Cette fois les autorités syriennes ne plaisantent plus : elles n’expulsent pas Boubaker en France mais l’enferment dans l’une de leurs prisons les plus dures, située à Damas dans les sous-sols du siège des Moukhabarat, les services secrets syriens. L’avocat de Boubaker est Haitham Maleh, président de la Ligue syrienne des droits de l’Homme, celui-là même qui a été chargé de former un pseudo gouvernement syrien d’opposition en exil en 2012. À l’époque, il décrivait les conditions de détention dans cette prison qu’il avait lui-même connue comme étant exécrables (selon lui, la pratique de la torture y était systématique).

La mère de Boubaker, inquiète du sort de son fils, se rend plusieurs fois à Damas et tente de le rapatrier en France. Le consul de France en Syrie ne fait, d’après elle, « rien pour l’aider« . Pourquoi les autorités françaises ont-elles laissé Boubaker El Hakim croupir près de huit mois dans cette prison, alors que le Parquet avait ouvert une information judiciaire et que Boubaker était au coeur d’une dangereuse filière ? Nouveau mystère !

Selon Paris Match, c’est seulement le 31 mai 2005 que Boubaker fut placé dans un avion à destination de Paris où il fut cueilli par la DST lors de son atterrissage à Orly. Cela se passe cinq mois après le démantèlement de la cellule parisienne et l’arrestation de Chérif Kouachi en compagnie de qui Boubaker sera jugé en 2008. Chérif écopera de trois ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis, et ressortira libre à l’issue du procès. Boubaker écope de la plus lourde peine : sept ans de prison ferme assortis d’une période sûreté des deux tiers.

Le démantèlement de la filière aura révélé deux choses importantes. Primo, Boubaker s’était payé l’un de ses billets pour Damas grâce aux revenus générés par la vente de vêtements. Secundo : il y avait, en prévision, de très gros soucis à se faire pour la sécurité de la France. Louis Caprioli, qui était au moment de l’enquête en charge de la sous-direction anti-terroriste de la DST, se montrait fort inquiet à cet égard. Interrogé sur la filière irakienne du XIXe au JT de France 2 du 10 octobre 2004, il y déclarait : « La problématique […] c’est qu’ils vont combattre contre les Américains, ils vont faire leur djihad là-bas. Et le risque pour nous, c’est qu’ayant reçu une formation, ils soient embrigadés par un des émirs sur place […] et qu’ensuite ils se déploient aussi bien en France qu’en Europe pour monter des cellules et commettre des attentats ».

Un avertissement pertinent : onze ans plus tard, les membres de la même filière feront de nouveau la une des journaux, cette fois pour les attentats les plus meurtriers commis sur le sol français depuis 1961.

 2. Boubaker El Hakim, acte 2 : de la prison à DAESH via la Tunisie d’Ennahdha

Placé en détention, Boubaker est finalement libéré début janvier 2011, au moment où la Tunisie, dont il détient la nationalité, vit sa « révolution de jasmin » à l’issue de laquelle le parti islamiste Ennahdha prend son envol. Cette situation contribue à transformer la Tunisie en terre d’accueil du djihadisme international : selon la chercheuse Lise Watanabe de l’École polytechnique fédérale de Zurich, la Tunisie est aujourd’hui le premier pays fournisseur de combattants pour la Syrie.

Quant à Boubaker, propulsé grâce à ses faits d’armes, comme emblème de la mouvance djihadiste, sa libération en janvier 2011 n’a semble-t-il pas été « gratuite », quand bien même sa date de libération est à peu près conforme à sa peine (il a accompli près de neuf mois de prison en Syrie et près de six ans en France : il n’aurait donc été libéré que six mois avant la fin de sa peine). D’après le mensuel Le Courrier de l’Atlas qui cite une source sécuritaire, Boubaker aurait en fait été remis en liberté suite à « sa bonne collaboration avec les services de renseignement français » en prison.

Vrai ou faux ? Quoi qu’il en soit, immédiatement après sa sortie, Boubaker s’envole pour la Tunisie où une partie de sa famille est installée et où il va devenir un acteur-clé du djihadisme tunisien.

Durant près d’un an et demi, nul n’entendra plus parler de Boubaker El Hakim. Cette partie de son parcours reste mystérieuse. Néanmoins, des journalistes tunisiens bien renseignés affirment qu’il a rejoint Ansar Al-Charia et a, par ce biais, entretenu des relations avec le Libyen Abdelhakim Belhadj, l’homme fort de Tripoli. Si la Tunisie donne l’illusion de se stabiliser pendant cette période, les frontière permettant d’alimenter le djihadisme en Libye sont proches et poreuses ; un état de fait aggravé par le fait que les avions français parachutent des milliers d’armes à l’aveugle dans le désert : une aubaine pour les terroristes !

Ce qui reste certain c’est que Boubaker « en a profité », comme il le rapporte lui-même dans la récente interview qu’il a offerte aux organes de propagande de DAESH. De même, il a pris part à la bataille du Mont Chaambi aux côtés d’AQMI et d’Ansar Al-Charia qui a coûté cher aux militaires tunisiens (38 morts et 60 blessés), épaulés par les forces algériennes.

De plus, Boubaker est soupçonné par les autorités tunisiennes d’avoir organisé un trafic d’armes en provenance de la Libye avec l’aide d’un homme lui aussi mystérieux, Abdelkarim Labidi, qui doit son ascension au gouvernement d’Ennahdha arrivé au pouvoir à Tunis en janvier 2012. Simple agent d’exécution, Labidi est rapidement promu commissaire puis patron de la police de l’air en 2013. À ce titre, il a la mainmise sur les vols extérieurs de la Tunisie, et permet notamment à Abdelhakim Belhadj (l’ex-émir d’Al-Qaïda livré aux autorités libyennes par la CIA en 2004 et reconverti aujourd’hui en homme politique) de se rendre discrètement en Tunisie.

De même, Labidi via son poste éminent dans la police aérienne, facilite le départ de centaines de djihadistes tunisiens (et d’autres nationalités) vers la Libye et la Syrie.

Abelkarim Labidi ne sera arrêté qu’en janvier 2015, deux jours seulement après les attentats de Paris, une drôle de coïncidence. A-t-il un lien avec les attentats de Paris ou les voyages des frères Kouachi ? C’est ce que peut laisser penser leur lien avec Boubaker El Hakim qui remonte à l’adolescence, à l’époque de la filière irakienne du XIXe et qui entretient des relations étroites avec Labidi. C’est d’ailleurs ce dernier qui aidera Boubaker à fuir la Tunisie lorsque le gouvernement d’Ennahdha décide de communiquer officiellement sur ses crimes.

Le 6 février 2013, l’opposant de la gauche laïque tunisienne, Chokri Belhaïd, est assassiné ; l’enquête s’oriente aussitôt vers les milieux salafistes tunisiens, placés sous surveillance. Parmi eux : Boubaker El Hakim. Mais le gouvernement d’Ennahdha ne semble guère pressé d’arrêter des terroristes qui continuent sur leur lancée en assassinant, le 25 juillet 2013, selon le même mode opératoire que précédemment, un autre militant de la gauche tunisienne, Mohamed Brahmi. Dès le lendemain, Ennahdha est accusé par la femme de Mohamed Brahmi d’être derrière l’assassinat. Le ministre de l’Intérieur tunisien, Lotfi Ben Jeddou, annonce alors le nom de l’auteur présumé des deux assassinats : Boubaker El Hakim !

Mais il est trop tard, l’homme a fui son domicile pour se rendre en Libye grâce à son ami Labidi. C’est seulement arrivé en Syrie, en décembre 2014, quelques semaines avant les attentats de Paris, que Boubaker réapparaît publiquement, dans une vidéode DAESH dans laquelle il revendique les assassinats ainsi que sa participation aux combats du Mont Chaambi. Il termine en déclarant : « Sachez donc que l’État islamique va arriver en Tunisie inchallah et nous détruirons cet étendard que les descendants de Charles de Gaulle et de Napoléon ont levé pour lui substituer celui d’Allah Akbar et Mohamed est son prophète ». Quelques mois plus tard, la Tunisie est frappée par DAESH.

Que s’est-il passé du côté des frères Kouachi ? Ont-ils été en Tunisie pour reprendre contact avec cette vieille connaissance du XIXème arrondissement ? Ont-ils pu se rendre en Libye ou en Syrie grâce aux réseaux de Boubaker ?

L’attitude des autorités tunisiennes à l’égard de Labidi, qu’elles avaient placé à la tête de la police aérienne, est pour le moins surprenante : pourquoi soutenir si longtemps un salafiste et l’avoir placé à de si hautes fonctions en sachant pertinemment qu’il utilisait ses privilèges pour protéger et encourager les siens, pour finalement l’arrêter subitement deux jours après les attentats de Paris ? Selon Mondafrique qui cite le site internet Tunisie-Secret dont le travail sur le sujet est remarquable : « En 2012, Saïd Kouachi a passé ses « vacances d’été » en Tunisie, probablement à Hammamet. En janvier 2013, Cherif Kouachi s’est rendu en Tunisie à la suite d’une reprise de contact avec Boubaker al-Hakim […] C’est dans ce pays livré aux islamistes et devenu terre promise de l’Internationale terroriste que Cherif Kouachi, suivi par son frère Saïd, s’est installé durant près de deux mois. Après avoir suivi un stage de « perfectionnement » dans le maniement des armes, ces deux sinistres criminels ont probablement suivi Boubaker al-Hakim dans sa fuite en Libye. Ce dernier reparti en Syrie via les frontières turques, les frères Kouachi ont dû regagner la France il y a trois ou quatre mois parce qu’ils avaient une mission à accomplir ». 

http://www.francetvinfo.fr/monde/tunisie/attaque-a-tunis/y-a-t-il-un-lien-entre-les-attaques-a-tunis-et-en-france_853705.html

On ne peut dire avec certitude que les frères Kouachi se sont rendus en Tunisie et en Libye. Néanmoins, depuis l’attentat du musée du Bardo, les enquêteurs de la police française ont officiellement « intégré » Boubaker-El Hakim dans « l’équation à résoudre », même s’il est difficile de croire que c’est seulement deux mois après les évènements que la DGSI et la DGSE ont fait le lien entre des hommes qui se connaissent depuis plus de dix ans et sont fichés comme dangereux terroristes.

Les autorités françaises ont-elles cherché, dans un premier temps, à dissimuler cette relation ? Sans aucun doute. Et ce serait logique au vu des relations que Boubaker El Hakim a eu les moyens d’entretenir avec Abdelhakim Belhadj, qui, lors de ses voyages en France, ne se fait point aussi discret qu’en Tunisie. Au contraire : c’est au Quai d’Orsay que l’ex-émir d’Al-Qaïda a été reçu en mai 2014 (seule la député Marion-Maréchal Le Pen avait dénoncé sa venue).

Outre le soutien dont il a bénéficié de la part des autorités françaises pendant l’opération de l’OTAN, Belhadj est devenu un acteur « incontournable » de la Libye post-Kadhafi, cette nouvelle Somalie aux portes de l’Europe. C’est en partie grâce à son attachée de presse Isabelle Mandraud, journaliste au Monde, et auteur de sa biographie intitulée Dudjihad aux urnes, qu’il peut se présenter aujourd’hui comme un interlocuteur politique sérieux, bien qu’il n’ait aucune fonction politique officielle en Libye.  

Quelle serait la réaction des citoyens français s’ils apprenaient que la diplomatie française a fraternisé avec des djihadistes en Libye et que les auteurs des attentats de Paris pourraient avoir bénéficié de ce rapprochement contre-nature ?

Boubaker El Hakim n’a pas fini de faire parler de lui. Et l’on peut douter de la volonté des autorités tunisiennes et françaises de l’arrêter ; qu’il meure « en martyr » en Syrie ou ailleurs est sans doute l’option privilégiée en haut-lieu. Reste qu’au moment de l’écriture de ces lignes, cet homme, qualifié de « criminel le plus recherché de Tunisie », ne fait toujours pas l’objet d’une fiche rouge sur le site internet d’Interpol ! Pourquoi ? 

Autres questions : quelle a été exactement la relation entre la DST et Boubaker El Hakim pendant la séquence irakienne 2003-2005 ? Pourquoi les services l’ont-ils laissé filer en Irak en 2003 ? Et surtout : qu’a-t-il offert comme renseignement aux services des prisons françaises pour être libéré en janvier 2011 comme l’affirme le mensuel Le Courrier de l’Atlas ?

La trace civile de Boubaker El Hakim en France se résume à une société qu’il a créée en février 2003, au moment de ses premières entrées en Irak – laquelle société semble toujours avoir une existence légale. Boubaker vendait officiellement des vêtements sur les marchés. Le textile n’est pas un secteur d’activité dans lequel il est le seul terroriste à s’être lancé, nous le savons désormais.

3 – Amar Ramdani : en couple avec une gendarme formatrice dans le renseignement

Complice présumé d’Amedy Coulibaly, Amar Ramdani (31 ans) a été mis en examen le 13 mars 2015 pour « participation à une association de malfaiteurs terroriste en vue de commettre des crimes contre les personnes ». Difficile pour lui de se défendre lorsque les enquêteurs ont découvert que son portable avait été géolocalisé aux mêmes endroits qu’Amedy Coulibaly les 6, 7 et 8 janvier 2015 et à deux pas de l’Hyper Cacher, le 9 janvier.

Les deux hommes s’étaient croisés à la prison de Villepinte où Amar purgeait une peine pour le braquage d’une bijouterie en 2009. Mais c’est tout d’abord la relation amoureuse qu’il entretenait avec une gendarme convertie à l’islam et formatrice dans le renseignement au Fort de Rosny qui a éclaté dans la presse. Une histoire dont le storytelling rappelle, avec fantaisie, le scénario de la série américaine Homeland dans laquelle une agent de la CIA chargée de retourner un ex-marine qui a prêté allégeance à Al-Qaïda en tombe secrètement amoureuse et fait tout ce qui est en son pouvoir pour lui venir en aide. Mais Hollywood n’est pas la France et l’idylle nouée entre Amar et Emmanuelle va virer au drame lorsque les services se rendent compte que « l’amoureuse » a tenté de faire passer des messages à Amar dans sa cellule, suite à quoi elle est mise à pied puis placée en garde à vue. Entre-temps, pour assurer sa défense, la gendarme a bravé l’interdit en accordant un entretien surréaliste à TF1 dans lequel elle indique « qu’il a été décidé de faire tomber des têtes« . De quoi s’agit-il ? Que cherche-t-on de nouveau à cacher ? Sans explication, cette interview a depuis été supprimée sur le site de TF1.

Revenons-en à la manière dont l’histoire nous a été contée. Suite à la prise d’otages de l’Hyper Cacher, la DGSI se met à surveiller les contacts de Coulibaly (soixante en tout), parmi lesquels se trouve Amar. Surprise : on s’aperçoit que celui-ci pénètre au Fort de Rosny, un lieu hautement sensible puisqu’il abrite le STIG (Service de traitement d’information de la gendarmerie nationale) et le STRJD (l’Institut de recherche criminel de la gendarmerie nationale). Or Amar parvient à circuler dans cet endroit hyper-sécurisé sans le moindre souci ! Lorsqu’ils découvrent cette énorme faille de sécurité, les policiers de la DGSI arrêtent immédiatement Amar. Comment un homme fiché en tant qu’islamiste radical et repéré par les services lorsqu’il a assisté aux côtés de Chérif Kouachi au procès de Coulibaly en 2013, pouvait-il entrer en ce lieu ? Si sa relation avec Emmanuelle (et l’assurance donnée par les services que Amar ne pénétrait que dans la partie réservée à l’accueil des familles) tend à exonérer la gendarmerie, cela ne saurait expliquer l’exceptionnelle indulgence dont Amar a bénéficié. Emmanuelle n’avait pas les moyens, seule, de dissimuler les allers-retours de son compagnon dans une zone strictement interdite au public.

De plus, le parcours du présumé complice de Coulibaly n’est pas le seul à pointer vers la gendarmerie et cette mise en cause supplémentaire a de quoi surprendre. Dans un article de la Voix du Nord, on découvre en effet qu’un ex-barbouze informateur de la gendarmerie nationale aurait probablement joué un rôle dans l’obtention des armes dont disposait Amedy Coulibaly. Amar Ramdani était-il l’un des multiples indics qui figuraient dans l’entourage de Coulibaly ?

Outre ces histoires rocambolesques, il importe de savoir que Amar Ramdani était recherché par la justice espagnole pour trafic de drogues et possession d’armes de guerre. À l’occasion du sujet que TF1 avait consacré à cette affaire, la chaîne a diffusé son mandat d’arrêt européen qui remonte à juin 2013. Ce qui signifie que ce mandat d’arrêt, grâce auquel les services de police ont pu le placer en détention, n’avait pas jusqu’à présent été suivi d’une interpellation mais seulement d’une audition. Redisons-le : pourquoi Amar a-t-il bénéficié de cette curieuse indulgence ? Sa relation avec une gendarme ne saurait l’expliquer à elle seule. Il faut en chercher la raison ailleurs. Où donc ?

Originaire de Garge-Lès Gonesse, Amar s’était, comme Boubaker El Hakim, lancé dans le commerce de textile, rêvant de créer une marque en profitant de ses relations privilégiées avec le monde du football. On n’en saura guère davantage sur ce volet de l’affaire qui semble a priori en décalage total avec le profil classique d’un islamiste. Quant à son parcours en Espagne, que les médias français n’ont pas traité sérieusement contrairement aux quotidiens espagnols, il révèle l’envergure du personnage. Selon la presse espagnole, Amar est ce qu’on appelle un big fish, un « gros poisson » : la cour de Malaga souhaite le juger pour des faits (il est mis en cause dans un important trafic de drogue : 1, 2 tonne saisie et deux armes de guerre)  pour lesquels il risque pas moins de 13 ans de prison.

Même si l’affaire remonte à 2004, on comprend la volonté de la justice espagnole de vouloir la tirer au clair. En revanche, on ne comprend pas pourquoi les autorités françaises n’ont pas donné suite au mandat d’arrêt lancé contre lui, si ce n’est qu’il y avait à l’évidence de solides raisons pour que Amar demeure en liberté. Quelles étaient ces raisons ? Amar était il un indic des services ? Rien ne permet de l’affirmer, mais c’est une piste sérieuse compte tenu du fait qu’il était introduit auprès de Coulibaly et de Chérif Kouachi, et peut-être d’autres islamistes radicaux. Il semblait sincèrement, dit-on, vouloir tourner la page sur son passé criminel, comme le suggère le témoignage d’Emmanuelle ; mais il le « semblait » seulement puisqu’il a manifestement aidé Coulibaly dans son sinistre projet d’attentat.

Autres questions : Amar Ramdani est-il un Merah bis qui serait parvenu à tromper les services de police, ces derniers lui permettant d’échapper prématurément à un mandat d’arrêt en échange de diverses informations sur les milieux qu’il fréquente ? Qu’en est-il également de son entreprisede vente de vêtements basée à Garge-lès-Gonesse ? Un individu fiché comme islamiste radical et se lançant subitement dans le business du textile rappelle inévitablement un Boubaker El Hakim qui a financé son djihad en Irak grâce à cette activité. Mais le plus explosif reste encore le cas du business clandestin de Saïd Kouachi…

4- Saïd Kouachi : un business de vêtements clandestin protégé par la DGSI ?

L’annonce aurait dû faire l’effet d’une bombe. Pourtant, rares furent les rédactions qui se penchèrent sur le sujet ; de fait, elles n’ont fait que reprendre des informations publiées par Le Point. Dans un encadré intitulé « Les douanes étaient aux trousses de Saïd Kouachi », l’hebdomadaire avait révélé une information explosive : Saïd Kouachi s’était fait pincer, il y a deux ans, par les douanes de Roissy dans une affaire d’importation illégale de fausses Nike en provenance de Chine via colis postal ; suite à quoi il dut s’acquitter d’une amende.

Quelques mois avant les attentats de Paris, la DNRED (Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières) reprit l’enquête suite à un signalement émis par la préfecture de police de Paris qui travaillait sur son cas depuis février 2014. Mais ces derniers cessèrent de surveiller notre homme lorsque celui-ci partit s’installer à Reims en juin 2014 ; l’affaire passa alors sous la responsabilité de la DGSI. Or les journalistes Mélanie Delattre et Christophe Labbé écrivent : « De manière inexplicable, [la DGSI] n’active pas son antenne de Reims et décline la proposition des douanes de pousser plus loin leur enquête sur le « business » de Saïd« . Comme le notent les auteurs de l’article, ces investigations auraient pu aboutir à des perquisitions chez lui avant les attentats…

Les faits rapportés par Le Point sont effectivement inexplicables en l’état, car même s’il existe un certain mépris de la DGSI à l’égard de la DNRED, considérée comme « inférieure », la réactivation de l’enquête près de deux ans après l’affaire des fausses Nike indique qu’il y avait « du nouveau ». De quoi s’agissait-il ? Pourquoi la DGSI a-t-elle décliné cette proposition à un moment où le risque d’attentats terroristes sur le sol français avait atteint un niveau sans précédent et que Saïd était fiché comme un proche de la mouvance islamiste radicale ?

Ainsi à Reims, où Saïd Kouachi résidait, les services de police n’étaient pas au courant de sa présence car, comme dans l’affaire Merah, la centrale de Levallois-Perret avait réussi à imposer sa gestion surprenante du suivi des islamistes présumés. On peut également se demander si le trafic de contrefaçons de Saïd Kouachi n’a pas été une porte d’entrée pour l’interroger, voire lui proposer un marché, son frère se vantant au téléphone pour BFM TV de bien connaître « les services secrets » (et probablement leurs méthodes).

Répétons-le : Boubaker El-Hakim, Amar Ramdani et Saïd Kouachi avaient tous les trois pour activité principale la vente de vêtements derrière laquelle ils dissimulaient manifestement leurs véritables projets. Pourquoi, dans le cas de Saïd, ce trafic n’a-t-il mené qu’à une banale amende alors qu’il devait être extrêmement probable, pour tout spécialiste du terrorisme, qu’il dissimulait quelque chose de beaucoup plus grave ?

Les réponses aux lancinantes questions posées par le parcours étonnant des trois hommes, en particulier Boubaker El Hakim, n’auront probablement jamais de réponses officielles satisfaisantes. On ne voit guère la raison pour laquelle les autorités françaises dévoileraient l’entière vérité sur ces affaires, compte tenu du fait que les attentats de Paris ne se seraient jamais produits si la Tunisie, la Libye et la Syrie n’avaient pas été déstabilisées par de prétendues révolutions dans lesquelles la France a agi dans la précipitation et contre l’avis de nombreux experts.

Dans de telles circonstances, on comprend mieux pourquoi les autorités ont mis en avant la « piste yéménite », reprise en choeur par les médias. Cette piste a en effet le mérite de détourner l’attention des Français de la piste tuniso-libyenne (que nous privilégions), tout en s’appuyant sur des faits en partie véridiques mais déformés par les services afin de « coller » à l’histoire officielle.

Si Saïd (et peut être Chérif en utilisant le passeport de son frère) s’est rendu au Yémen en 2011, c’est en compagnie de Salim Benghalem qui a depuis rejoint l’État islamique en Syrie. Or la DGSI avait été informée en janvier 2014 que Benghalem avait pour mission de fomenter un attentat contre une université américaine en France, avec l’aide d’autres djihadistes français. Saïd était-il de la partie ? Probablement, puisqu’il avait été placé sur écoute dans la foulée, c’est-à-dire un mois avant que la DNRED propose la réouverture de l’enquête sur son petit business. Mais s’il existait bel et bien un projet d’attentat d’Al-Qaïda au Yémen sur le sol français, rien ne prouve qu’il s’agissait de celui qui a été exécuté par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Le parcours des auteurs, tout comme ceux des attentats du Bardo, pointe davantage vers DAESH.

L’attitude des autorités françaises est identique à celle de Tunis qui persiste à accuser Al-Qaïda d’être responsable de l’attentat du Bardo alors même que DAESH l’a revendiqué.

CONCLUSION

Au bilan, la France, persistant dans sa politique internationale soumise aux ordres de l’OTAN, a fait preuve d’aveuglement en laissant des centaines, voire des milliers, de ses ressortissants partir se former « sur place ».

Les cellules de djihadistes français sont le reflet de la politique étrangère de l’OTAN : comme le « gang de Roubaix » était une conséquence de son opération en Bosnie, celle des Buttes-Chaumont est une conséquence directe de l’invasion américaine de l’Irak.

Quant à Mohamed Merah, son frère Abdelkader avait été arrêté dans l’une des cellules-soeurs de la filière irakienne du XIXème et basée à Toulouse. Le dernier en date, Sid Ahmed Gilam, aurait lui aussi un lien avec la mystérieuse cellule des Buttes Chaumont. Il n’y a rien de nouveau dans le cursus des auteurs des attentats de Paris, si ce n’est le renforcement sans précédent des liens entre la France et les djihadistes.
Il faut ajouter à cela la multiplication des départs facilités par les autorités françaises. Selon la cellule « antiradicalisation » du ministère de l’Intérieur, un quart des français en voie de radicalisation sont des mineurs. Si certains ont pu quitter le territoire national sans autorisation parentale, c’est grâce à un décret de Manuel Valls, Jean-Marc Ayrault et Christiane Taubira qui autorise les mineurs à voyager sans autorisation parentale. Un décret de 2012 publié un certain… 11 septembre !

Paul-Éric Blanrue et Julien Teil