chakib-Khelil


Effrontément, éhontément, Chakib Khelil a osé. Assuré de l’impunité le clan mafieux, il a osé revenir sur les lieux de son crime, alors qu’en 2013 il s’est enfui comme le font les voleurs de son espèce lorsqu’ils sont démasqués et sur le point d’être incarcérés et jugés. Un défi et une insulte au peuple algérien. L’ex-ministre de l’Énergie et des Mines, Chakib Khelil, protégé par les USA, dont le nom a été cité dans les scandales de Sonatrach, a en effet fui le pays via l’aéroport d’Oran, quelques heures seulement après la perquisition des domiciles d’ex-hauts responsables de Sonatrach, en violation de l’instruction lui interdisant de quitter le territoire national. Certains journalistes l’ont qualifié d’aigrefin, un terme qui ne lui sied guère, tant il peut comporter, chez certains, une connotation plutôt sympathique et indulgente. Il s’agit en fait d’un crime économique de la plus haute gravité et c’est en tant que criminel qu’il aurait dû être extradé en Algérie pour y être jugé. Le sang des Martyrs a été le prix à payer pour la libération de l’Algérie et il est scandaleux que des individus de cette engeance s’accaparent des fruits de leur sacrifice. Nous vivons à une époque où les valeurs sont totalement inversées. C’est ainsi que le patron du FLN —  un ersatz du Front historique —  percussionniste de son état dans une formation folklorique, a qualifié cet individu de « brillant ministre, le meilleur que l’Algérie ait connu depuis son indépendance », Quid de Bélaïd Abdesselam, Kasdi Merbah, Ahmed Benbitour et des autres ? Ce nationaliste, détenteur d’une carte de résidence VIP et propriétaire d’un parc immobilier dans les quartiers huppés de Paris, est vraiment culotté. Il accuse le DRS d’avoir monté un dossier vide. Veut-il insinuer par là que le Parquet de Milan est de mèche avec les enquêteurs algériens ? Le témoignage de l’ex-ministre de la justice, Mohamed Charfi, accusant Saadani de l’avoir « gentiment » fait chanter pour épargner le poulain du clan présidentiel, suffit. C’est le peuple qui devrait, à présent, exprimer son exaspération devant tant de permissivité et de complicités. La justice représente la clé de voûte de tout édifice institutionnel et il est essentiel de veiller à son indépendance et à ce que son glaive soit fort et tranchant. À défaut, cette affaire scandaleuse, véritable cas d’école de la mafia, risque de faire des émules et de pourrir la société algérienne au sein de laquelle la morale est déjà la moins présente des vertus.



Chakib Khelil, est rentré, hier, en Algérie en provenance des États-Unis, avec escale en France, où il s’était installé depuis son départ du gouvernement en 2010 et le scandale Sonatrach.

Une source de la présidence de la République assure à El Watan Week-end que « Khelil est arrivé de France par un vol Aigle Azur pour atterrir aujourd’hui à Oran ». L’ancien ministre qui cumulait aussi le poste de PDG de Sonatrach, et dont plusieurs proches ont été traduits ou cités par la justice algérienne et celle italienne dans une série de scandales de corruption, est donc de retour en Algérie comme il l’avait annoncé en février, lors d’une rencontre informelle avec des officiels algériens à New York.

Halim Feddal, secrétaire général de l’Association algérienne de lutte contre la corruption, avait anticipé ce retour : « Nous avons contacté des ONG américaines pour qu’elles le poursuivent. Transparency International nous a même mis en contact avec le département de la Justice américaine, mais tout cela n’a rien donné. Chakib Khelil est protégé par les États-Unis.» A Zéralda, notre source confirme par ailleurs : « Chakib Khelil est rentré parce qu’il est assuré qu’il n’a rien à craindre de la part de la justice. Regardez Abdelhamid Brahimi (ancien chef de gouvernement de Chadli rentré d’exil en février dernier), trois mandats d’arrêt ont été lancés contre lui mais il est rentré et il va régler ça avec la justice .» Chakib Khelil n’aurait-il aucun motif d’inquiétude ?

C’est certain. Les mandats d’arrêt internationaux lancés en 2013 par l’Algérie contre Khelil, son épouse et ses deux enfants dans l’affaire dite «Sonatrach 2» n’ont été annulés que sur la base d’un vice de procédure et c’est à la Cour suprême de rattraper le coup. «Mais il est impossible qu’un juge ose bouger le petit doigt contre Khelil. Même chose du côté de la justice italienne. Le parquet de Milan, qui instruit l’enquête sur le scandale Saipem-Sonarach tente de stopper les accusations à Farid Bedjaoui, pourtant un proche de Khelil. Il y a comme un deal entre Rome et Alger pour épargner Khelil», indique une source proche du dossier.

« Dossier vide »

Pour rappel, le procureur général de la cour d’Alger, Belkacem Zeghmati, auteur des mandats d’arrêt internationaux en 2013, a été limogé par le président Bouteflika en septembre 2015. Le ministre de la Justice de l’époque, Mohamed Charfi, a lui aussi été remercié en 2013 pour avoir osé permettre une telle procédure. Farid Bedjaoui, l’homme d’affaires, est aussi concerné par ces poursuites. Charif, l’ancien ministre de la Justice, avait, en 2014, ouvertement accusé un des porte-parole du clan présidentiel de lui avoir fait subir un chantage sur cette affaire.

Dans une tribune publique, l’ancien garde des Sceaux révèle, en s’adressant à Amar Saadani, fervent défenseur de l’innocence de Khelil : «Si Amar Saadani, vous êtes venu, le jour même de votre installation à la tête du FLN, me proposer amicalement de préserver mon poste de ministre de la Justice en m’engageant à extirper Chakib Khelil de l’affaire ‘’Sonatrach 2 ‘’comme on extirpe un cheveu de la pâte». Ma réponse fut, vous le savez, de fermer mon portable jusqu’après la fête de l’Aïd El Adha, c’est-à-dire bien longtemps après le remaniement ministériel.»

« Justice instrumentalisée »

Quelques jours plus tard, ce remaniement liquide Charfi de son poste. Amar Saadani n’a jamais cessé d’accuser le DRS d’avoir monté des dossiers vides contre Khelil, noyant le cas de l’ex-ministre et ami de jeunesse de Bouteflika dans le lot des «complots» du DRS contre les «4500 cadres algériens», selon sa dernière déclaration datée du 12 mars. «Saadani, en perte de vitesse avec le clan présidentiel qui l’a fait roi au FLN, veut se rabibocher avec Saïd Bouteflika qui a coupé les ponts avec lui, confie-t-on de Zéralda.

Blanchir Khelil revient à blanchir Saïd. Bouteflika a été affecté par les informations reliant les scandales de Sonatrach, et même des marchés d’Alstom ou de la RATP, entre autres, au frère du Président. Saadani a eu vent de la volonté présidentielle de ramener Khelil au pays, il a surfé sur ça afin de remonter la pente».

Difficile de le croire en connaissant l’attachement de Bouteflika à Khelil, qu’il qualifiait, extasié, de «savant» («âalem») devant un ancien chef de gouvernement. «Nous avons la preuve que cette justice est instrumentalisée et obéit aux rapports de force dominants», résume l’avocat Khaled Bourayou, qui a assuré la défense de plusieurs cadres dans les procès Sonatrach. «Les poursuites contre Khelil à la veille de l’élection présidentielle de 2014 étaient le résultat d’une lutte de clans implacables : celui qui voulait sauver le système contre celui qui voulait sauver le 4e mandat.»

Les enquêtes ont été menées par les services de la police judiciaire de l’ex-DRS qui était sous la houlette du général de corps d’armée, Mohamed Mediène, dit Toufik. Les observateurs ont toujours soutenu que ces enquêtes – menées aussi sous l’autorité de l’actuel coordinateur de la Direction des services de sécurité qui remplace le DRS, Athmane Tartag dit «Bachir», ancien patron de la Direction de la sécurité intérieure et responsable directe de la Direction de la police judiciaire – faisaient partie d’une guerre larvée entre Toufik et le clan présidentiel.

« Affligeant »

Or, selon nos sources, le président Bouteflika était parfaitement au courant des avancées des enquêtes et même du moment de leur déclenchement, le général Toufik l’ayant informé dès le début des investigations sur la corruption qui touche les plus hautes sphères de Sonatrach. « Le pétrole c’est le sang des chouhada », avait, à l’époque, déclaré le patron de l’ex-DRS à Bouteflika en l’avertissant sur l’étendue sans fin des scandales à Sonatrach. «Bouteflika avait donné le feu vert au patron du DRS, à une seule condition : ne pas toucher aux proches et à sa famille», confie un officier de l’ex-DRS. «Même l’ex-PDG de Sonatrach, Mohamed Méziane (en prison), lors des procès et des auditions, avait  mouillé indirectement Khelil en disant qu’il décidait de tout», enfonce une source proche du dossier.

N’empêche, Ennahar TV, proche du clan présidentiel, en particulier de Saïd Bouteflika, a annoncé hier soir que«Khelil devrait être réhabilité pour réintégrer un poste important après avoir été sali par les enquêtes du DRS.» Selon la chaîne, il aurait décidé de rentrer, puisque «les officiers qui ont monté un complot contre lui ont été limogés». «Sa mère est décédée du choc causé par les perquisitions du DRS à son domicile», enfonce encore Ennahar qui lance un vrai bashing contre le DRS de Mediène.

Pour l’avocat Khaled Bourayou, qui prend en exemple l’affaire du général Benhadid qui, en prison, attend depuis plus de cinq mois une date pour son procès, ce spectacle d’une «justice de deux poids deux mesures» est «affligeant et scandaleux». Reste à savoir comment ce retour sera aussi accueilli par l’opinion publique. «Les Algériens ont compris depuis longtemps que tout cela est un jeu qui ne les concerne pas, ajoute encore l’avocat. Depuis le temps que l’on clame une justice indépendante et un Etat de droit et qu’il ne se passe rien, l’opinion publique sait qu’elle n’est que spectatrice.»

Adlène Meddi