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« Les géants, à ce qu’on assure, voulurent conquérir le royaume des cieux et entassèrent, pour s’élever jusqu’aux astres, montagnes sur montagnes. (…) Mais cette race méprisa les dieux ; elle fut, entre toutes, avide des horreurs du carnage et ne respira que la violence »,
Ovide (Métamorphoses I, 150).


Nous souhaitons ici dresser en quelques points les principaux caractères symboliques attachés au personnage mytho-légendaire du « Géant » (ou à ses variantes comme l’ogre, le titan ou le cyclope), figure que l’on retrouve dans un nombre incalculable de récits traditionnels à travers le monde entier.

Comme à notre habitude nous nous pencherons dans cet article sur les significations profondes et les aspects ésotériques liés à la thématique des géants en laissant de coté la question de leur réalité historique, que nous ne réfutons pas entièrement mais qui selon nous est bien trop nébuleuse et sujette à des controverses sans fin.

Tout d’abord, il convient de constater que le symbole du géant a pour de nombreuses traditions (Bible, Islam, Antiquité gréco-latine, contes orientaux, légendes caucasiennes et amérindiennes… etc.) joué prioritairement un rôle négatif et figuré généralement un type d’humanité antédiluvien en rébellion contre la volonté divine, ou plus précisément, il se présente comme l’archétype de l’homme prométhéen arrivé en fin de cycle historique, qui est marqué par l’impiété, la volonté démesurée de puissance, l’appétit de luxe et la corruption des mœurs (songeons à l’archétype bien connu de l’ogre mangeur de petits enfants), et, au final, qui amène sur lui un terrible châtiment divin de type cataclysmique à cause de son esprit de révolte (que l’on peut légitimement qualifier de « titanique » ou de « nemrodien ») et de sa dégradation ontologique exacerbés.

Au chapitre VI (1-7) de la Genèse, on apprend ainsi que la race des géants (Nephilim), issue de l’accouplement contre-nature des « fils de Dieu » avec les « filles des hommes », était implantée sur toute la surface de la terre et qu’elle provoqua la colère divine du déluge planétaire du fait de son irréligion et de son matérialisme grossier.

Voici également ce qu’on peut lire de ces géants antédiluviens au chapitre III de l’apocryphe biblique intitulé le Livre de Baruch (16-28) : « Où sont-ils, les chefs des nations, ceux qui domptent les bêtes de la terre, qui se jouent des oiseaux du ciel, et qui entassent l’argent et l’or, — ces biens auxquels les hommes accordent leur confiance — mais dont les possessions n’ont pas de fin ? Où sont-ils, ceux qui travaillent l’argent avec soin, mais dont les œuvres ne laissent pas de traces ? Ils ont disparu, ils sont descendus dans le séjour des morts, et d’autres se sont levés à leur place. (…) C’est là que furent engendrés les fameux géants, ceux du commencement (ab initio), de haute stature et versés dans l’art de la guerre. Ce n’est pas eux que Dieu a choisis, ni à eux qu’il a indiqué le chemin de la vraie science ; et ils périrent, car ils n’avaient pas de discernement; ils périrent à cause de leur folie ».

Le Livre d’Hénoch (chap. VII et VIII) nous fournit aussi des indications très révélatrices sur cette humanité antédiluvienne en rupture totale avec tout l’héritage mytho-sacral des origines, en révolte consciente face à tout ordre supra-humain, et cherchant le moyen d’occulter toute vie spirituelle au profit d’une divinisation de la matière et de ce tout ce qui n’est qu’humain.

L’apocryphe incorporé dans la Bible éthiopienne parle ainsi de la corruption générale du monde, inaugurée par l’action malveillante des anges déchus (dont le prince est Azaziel) qui copulèrent avec les filles des hommes, engendrèrent les géants et initièrent l’humanité à toutes sortes de sciences occultes (divination, astrologie, sorcellerie, métallurgie… etc.) et de transgressions morales, leur apportèrent des sciences et des technologies nouvelles, leur apprirent les charmes corporels, l’art du paraître et autres pratiques diaboliques en tout genre ; nous lisons : « Et ils se choisirent chacun une femme, et ils s’en approchèrent, et ils cohabitèrent avec elles ; et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, et les propriétés des racines et des arbres. Et ces femmes concurrent et elles enfantèrent des géants, dont la taille avait trois cent coudées. (…) Et alors la terre réprouva les méchants. Azaziel enseigna encore aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses et des miroirs ; il leur apprit la fabrication des bracelets et des ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, d’employer les pierres précieuses, et toutes espèces de teintures, de sorte que le monde fut corrompu. L’impiété s’accrut ; la fornication se multiplia, les créatures transgressèrent et corrompirent toutes leurs voies ».


Pour donner quelques illustrations, pensons à la mythologie chinoise qui évoque l’action sacrilège du géant Kong-Kong, coupable d’avoir brisé le lien terre/ciel de l’Axe du monde et provoqué en conséquence le déséquilibre des pôles terrestres…


Bien d’autres traditions humaines connaissent elles-aussi, dans leurs légendes et leurs cosmogonies, la figure mythologique inquiétante du géant, toujours présenté comme un être démesuré, brutal, à la force colossale et en conflit permanent avec les dieux.

Songeons par exemple aux horribles géants de la mythologie grecque, dépeints comme des êtres chaotiques, pré-humains, en lutte acharnée contre l’ordre olympien ; les géants (littéralement « nés de la terre » selon le grec ancien), issus du sang d’Ouranos reçu par la Terre-mère Gaïa, représentent tant les puissances telluriques et chthoniennes non-canalisées (ils incarnent « l’Autre », le « monstrueux ») que le lointain souvenir de populations conquérantes dévoyées qui seront finalement vaincues par les dieux suite à la Gigantomachie (« le combat contre les géants »).

Diodore de Sicile, dans sa Bibliothèque historique (Livre V, 71), nous donne une description classique de cet épisode : « Jupiter châtia les Géants pour les injures qu’ils faisaient souffrir aux hommes ; car, confiants dans la grandeur démesurée de leur taille et dans leur force corporelle, ils réduisaient en esclavage leurs voisins, désobéissaient aux lois de la justice, et déclaraient la guerre à ceux qui par leurs bienfaits avaient été placés au rang des dieux. Jupiter ne fit pas seulement disparaître les impies et les méchants, il distribua encore des honneurs mérités aux meilleurs des dieux, des héros, et des hommes ».

Les mêmes idées se rencontrent également dans la tradition germano-scandinave, selon laquelle l’univers entier et les êtres vivants qui le peuplent sont les produits de la dépouille du géant primordial Ymir (la légende dit que « la mer est le sang du géant Ymir, les montagnes ses os, le ciel sa calotte crânienne »). Du reste, les géants (Jötunn) sont décrits comme des créatures ténébreuses d’un ancien cycle historique, surpuissantes (à tel point qu’on en a fait des anthropomorphisations des forces brutes de la nature), détentrices de savoirs magiques et métallurgiques. Depuis leur royaume inaccessible de Jötunheimr, situé à la périphérie du monde des hommes, ils sont en guerre constante contre les dieux et menacent perpétuellement l’équilibre général du monde.

Dans le même esprit, les contes populaires lituaniens et finlandais contiennent des récits diluviens ayant pour protagonistes principaux ces mêmes géants révoltés ; par exemple, un célèbre mythe raconte que le déluge a été envoyé par le dieu Perkùnas (le Zeus/Jupiter balte) afin d’exterminer la race maléfique de géants qui peuplait alors la surface de la terre. Pris de pitié pour le dernier couple de vieux géants qui se noyaient, Perkùnas leur jette une coquille de noix en guise de barque salvatrice afin qu’ils repeuplent la terre.

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de croyances et de récits sacrés ayant trait à la figure sinistre du géant, présenté comme un type d’homme dégénéré, insoumis aux préceptes divins, appartenant à une époque fort reculée, puni de ses péchés à répétition par la justice divine via un cataclysme diluvien.

Pour donner quelques illustrations, pensons à la mythologie chinoise qui évoque l’action sacrilège du géant Kong-Kong, coupable d’avoir brisé le lien terre/ciel de l’Axe du monde et provoqué en conséquence le déséquilibre des pôles terrestres ; dans un même registre, on lit également dans le manuscrit du dominicain Pedro de los Rios que les Aztèques et les Incas enseignaient que la terre, lors du cycle historique précédant le nôtre, était habitée et dominée par des êtres gigantesques hautement civilisés (les Tzocuillixeo), qui furent tous anéantis dans un cataclysme final de type diluvien. Enfin, chez les Ossètes, une légende raconte comment une race antédiluvienne de géants — qui avait usurpé la Connaissance sacrée, qui avait construit une haute citadelle sous l’égide d’un roi borgne et qui tyrannisait les peuples voisins — fut exterminée suite à la colère divine.

On peut facilement le constater, tous ces récits anciens dressent un portrait concordant de ce peuple impie des géants, toujours présenté comme une humanité progressiste, matérialiste, tyrannique, en opposition farouche aux lois divines, et détentrice de hauts savoirs occultes et scientifiques (la rendant capable notamment d’élever de gigantesques monuments).

Il n’est pas étonnant que de nombreux commentateurs bibliques ont assimilé les géants à la lignée maudite issue de Caïn qui est présentée dans la Bible comme l’instigatrice de toutes sortes de sciences antitraditionnelles (métallurgie, construction de villes, art de la parure, sorcellerie… etc.).

À ce titre, nous citerons ici les visions mystiques de la Bienheureuse Anna Katharina Emmerick au début du XIXe siècle : « Je vis les descendants de Caïn devenir toujours plus impies et sensuels. (…) Leurs enfants étaient très grands, avaient toutes sortes de dons et d’aptitudes, et se rendirent complètement les instruments des mauvais esprit. (…) J’ai vu beaucoup de choses sur ce peuple des géants : comment ils traînaient très facilement d’énormes rochers jusqu’au sommet de la montagne, comment ils montaient de plus en plus haut, comment ils accomplissaient les choses les plus étonnantes. (…) Ils pouvaient faire toutes sortes de choses, et les plus étonnantes, mais uniquement des simulacres et des artifices, qui se produisent avec l’aide du diable. (…) Ils pouvaient faire toutes sortes de figure de pierre et de métal ; mais de la science de Dieu, ils n’avaient plus aucun vestige et cherchaient n’importe quoi à adorer » (Les mystères de l’ancienne Alliance, Téqui, 1977, p. 61-62).

Du reste, il nous faut rappeler qu’aux quatre coins du monde les populations contemporaines attribuent généralement l’érection des énigmatiques constructions mégalithiques à des antiques peuples de géants (n’utilise-t-on pas à cet égard l’adjectif de « cyclopéen »?) ; à ce sujet, l’historien médiéviste H. Bresc, dans un petit article richement documenté, intitulé Le temps des géants, montre bien cette tradition fort répandue de l’archétype du géant-bâtisseur dans les chroniques, la littérature de cours et les traditions populaires de l’Europe médiévale, et écrit ainsi que : « L’attribution aux géants des constructions démesurées ou mystérieuses apparaît comme un trait commun des cultures médiévales : les ruines romaines dans la Bretagne conquise par les Anglo-saxons, mais aussi en Provence où la Turbie est  »la tourre dou gigant », les forteresses byzantines et franques de Syrie, attribuées à Nemrod ou au héros préislamique Antar. (…) Un peu partout, les dolmens et les tombes préhistoriques et protohistoriques sont associés aux Géants par les dénominations courantes et on note avec intérêt des dédoublements phonétiques qui montrent la concurrence et la synthèse entre les Géants et les populations primitives bien connues et nommées. Ainsi, en Allemagne, les Hünengrabe,  »tombes des géants », renvoient à Hüne, synonyme de Riese (géant), mais qui a pour origine un doublon de Hunne,  »Hun » » (cit. dans Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, vol. 13, 1982, p. 247).


Du point de vue ontologique, l’archétype universel du géant se présente comme l’homme rebelle à Dieu et à son ordre cosmique, exclusivement tourné vers la domination violente…


Pour conclure cet article, nous pouvons constater que le symbole mythologique du géant (ou ogre, titan, cyclope, brute, homme feuillu, monstre, bête féroce… etc.) a universellement incarné le  »tout autre »,  »l’anomal », le  »monstrueux », la  »démesure », la  »nature sauvage », les  »civilisations disparues » et les  »temps obscurs » : il constitue sans doute un souvenir d’êtres humains de forte stature ― qui ont peut-être existé corporellement sur terre dans un ancien cycle ― dont l’espèce s’est éteinte ou fut exterminée de haute lutte, et, en règle générale, se présente surtout comme une anthropomorphisation symbolique des forces élémentaires déchaînées et des restes fantomatiques du passé.

La figure mythique du géant a partout et toujours représenté l’image-type des puissances telluriques ou chthoniennes, il est une personnification des entités des basses régions du monde subtil, des influences errantes provenant du sous-sol, des pesanteurs animiques latentes, des résidus spectraux attachés aux ruines, des souvenirs lointains d’une crypto-histoire ou d’une humanité révolue, et des mystérieuses traces laissées par les anciennes civilisations ou les peuples autochtones depuis longtemps disparus.

Du point de vue ontologique, l’archétype universel du géant se présente comme l’homme rebelle à Dieu et à son ordre cosmique, exclusivement tourné vers la domination violente, la possession matérielle et les plaisirs de la chair. Le géant incarne donc symboliquement la part animale de l’être humain, il correspond à « l’homme extérieur » (l’ego individuel périssable) opposé à « l’homme intérieur » (le Soi universel immortel) pour parler comme saint Paul ; en jouant phonétiquement sur les mots le géant est l’antithèse de l’ange, c’est le « je-en » en conflit permanent avec le « en-je »…

Bref, pas besoin du don de prophétie pour comprendre que les hommes qui peupleront la terre lors du prochain cycle historique se souviendront de notre humanité actuelle — caractérisée par son hybris et son oubli du divin, gangrenée par le scientisme technologique, la domination brutale de la nature, le matérialisme pratique, l’occultisme et la débauche sexuelle, et seulement préoccupée par des projets prométhéens (transhumanisme, conquête spatiale, construction de mégalopoles et de gratte-ciels… etc.) — comme un peuple de géants révoltés, justement anéanti par un gigantesque cataclysme à cause de ses méfaits répétés.

Pierre-Yves Lenoble


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