Le plus doux des nectars de vie n’est pas l’aisance financière, ni les plaisirs sensuels, ni les passions, ni les joies sociales, familiales, ni les voyages, ni la santé, ni les victoires alternant avec les défaites, ni les honneurs, ni la reconnaissance… c’est l’accomplissement de son destin. On ne saurait s’accomplir soi-même sans savoir reconnaître l’accomplissement des autres. Mais accomplir son destin dans un monde où le vice finance la vertu, où le chaos des simulacres à l’agonie luisant dans les flots méphitiques de l’actualité attire la multitude perdue, nous semble vain. On se prend à espérer voir brûler ce théâtre acharné de la duperie universelle sous la lune sereine et silencieuse. À déchirer le voile de l’affreuse misère des âmes. À déchiffrer, en croisant des regards qui nous dévisagent, le signe de notre présence ici-bas. Sur le chemin âpre du destin insaisissable, on commence alors à établir des liens entre les signes. Et peu à peu, voilà que ces liens s’entrelacent, se rejoignent, que leurs promesses culminent aux plus vives de nos attentes, puis se disloquent et se séparent jusqu’à finalement ruiner nos espoirs. Égaré dans la dévastation, notre âme erre dans les ruines de notre enthousiasme, dans les ombres du réel… on trébuche sur la tombe des vieux mythes, on se retourne un instant sur des destins trépassés. On en vient à dialoguer avec ceux qui nous ont précédés dans les temps anciens et dont des livres gardent la trace. Des gloires illustres pétries de nobles aspirations nous toisent à l’ombre des temples, nous découragent. On se résigne à marcher dans le gouffre de nos désolations. Pas une brèche, pas une issue, pas un sentier ne se découvre. On chemine dans les entrailles de la mort, sans saisons, sans étoiles, sans dénouement… Nos espoirs en une renaissance se perdent dans l’hiver de notre vie. Un rythme sourd et fiévreux scande l’issue fatale. Notre errance porte notre perte. Le dernier souffle de nos convictions dévale dans les égouts du mimétisme grégaire. On jette nos dernières armes au pied de l’empire de haine triomphant… Boire la lie acide de nos défaites fait l’histoire de nos journées. Les humiliations écrasent notre humilité gisante sur une terre aride. Puis…, dans l’ultime élan vital d’un instinct animal, on reprend d’une main tremblante le bâton brisé du pèlerin de notre cruel destin… On revient errer dans les gravats de nos rêves brisés, dans la poussière de l’horizon gris de nos luttes sans fin. L’agrégation des haines est sans répit. Notre épuisement douloureux dans les dialectiques sanglantes fait de nous le martyr consentant de notre destin absurde sous le ciel impavide. Notre malheur solitaire traîne notre colère délabrée le long de noires journées. On ne remarque plus le soir arriver ni même la nuit… ni même le printemps… Et au crépuscule tragique de nos derniers instincts, dans les murmure amers d’un matin blême, un signe, seul, lointain, perce la brume lourde et morbide telle une aurore fulgurante. Les saveurs oubliées d’une affinité se rappellent à nos souvenirs ensevelis. Notre destin ne nous a pas abandonnés, il attendait le moment propice pour abreuver de ses libations nos rives creusées par la sécheresse d’une longue expiation. Il nous adresse une missive souriante dans le bruissement des feuilles agitées par le vent. Dans la joie de l’espoir retrouvé, on se redresse alors pour se dégager du monceau de lâchetés et de renoncements par notre orgueil accumulés. Sans doute que quelques anges apitoyés sur notre sort nous ont accordé leurs faveurs. On se remet à croire à la compassion céleste. À entendre les chants de notre destin. À voir des myriades d’éclats de cristaux inconnus…, à tracer les plans de notre conquête, à vouloir maîtriser la foudre pour briser les sceaux, bouleverser les constellations pour faire abdiquer la pesanteur millénaire… Une main inconnue ouvre une porte, puis une autre, une perspective insoupçonnée se dessine, une piste se révèle, on rêve de prendre un envol, on endure les délais, on prépare son baptême du feu… La densité des signes se muent en rencontres… on en vient à sacrifier notre salut et notre rédemption sur l’autel du soleil d’or de notre accomplissement… Des questions nous assaillent, on les accueille sans les toucher, elles tournent et se croisent puis repartent dans une ronde éternelle. Une sérénité heureuse s’installe en nous et s’étire à l’infini…, la béance se referme… Une mystérieuse et douce plénitude inscrit enfin son secret dans notre cœur meurtris : n’avançons plus dans le temps mais laissons-le s’accomplir en nous.
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