Nos générations montantes oublieraient-elles le passé, que ce serait un moindre mal que d’en avoir des visions fausses ou cauchemardesques, enclines à précipiter en un enfer ceux qui entrent dans une sorte de « Verdun pacifique », quand les âmes meurent avant le corps. Les auteurs distingués par des prix et qui ont atteint un âge certain, assurent une réputation de légèreté et de faux optimisme qui fait la réputation du pays ; l’on accepte de lire tout ce qui choque ou d’être, dans une jeunesse sans trop d’adolescence ou de foi mystérieuse, volontairement privé de rêverie, au profit d’images brutales et passagères, à condition que ce soit présenté avec un certain ton détaché, un cynisme bref mais qui démontre à l’objet d’une passion naissante que vous ne serez pas un obstacle à ses ambitions séductrices !
Il faut des livres assez courts, que l’on feuillette dans ses loisirs et ses déplacements, mais où vous piquez ce qui vous conforte, comme dans la nouvelle cuisine : l’auteur vous explique que le maigre produit posé sur votre table est avant tout une création, avec une touche d’artiste et que donc vous ne pouvez lui demander ce que l’homme de nature attend des fruits de saison.
La France a cette école au nom d’origine très imprécise, dont on ne peut dater la naissance en Europe, sauf en Espagne, mais bien plutôt aux États-Unis ou même en Amérique ibérique, et  les traces remontent à l’avant guerre. Cette « condition post-moderne » est devenue bientôt par un besoin d’afficher quelque progrès, hypermoderne, puis hyper-réaliste après les  années de la guerre mondiale commencée en août 1914, vraie guerre de Trente Ans, et qui n’est pas encore terminée ; c’est ainsi, en ces termes, que Descartes se décrivait dans  son campement d’ingénieur militaire en cette Allemagne ravagée et qui lui donna deux élèves féminines aristocrates, sans oublier la reine suédoise Christine qui abandonne, pour lui, la religion de son père en prononçant finalement ses vœux de nonne à Rome, laissant après elle, et une vie courageuse, une des plus savantes bibliothèques. Le terme de post-moderne se retrouve sans équivoque  chez l’auteur anglais d’une histoire universelle, Arnold Toynbee, en 1947.

En France nouvelle, où l’équivalent de la côte Est universitaire états-unienne se trouve dans le Quartier Saint-Germain, ou à Deauville, parfois au festival d’Aix-en-Provence, tout un essaim de personnes cultivées à l’ancienne manière, frotté aux lettres classiques donc, mais devant un public de plus en plus automnal et prématurément vieilli par les hargnes idéologiques, – comme le furent un Roland Barthes, qu’une camionnette fauchera dans Paris, que nous entendîmes, très courtois, à la mairie du VIe arrondissement, et le très hautain, bientôt difforme, Jacques Lacan qui avait jadis invité chez lui un Martin Heidegger victime des purges de la nouvelle occupation jacobine de l’Allemagne -, façonna  une génération qui travaillait moins, n’approfondissait plus et naissait, comme dit Platon, assez âgée pour terminer sa vie dans la sensualité que la nature réserve à la jeunesse inexpérimentée, innocemment prisonnière du vouloir vivre.


« On n’élargit pas une salle de café en y installant des miroirs ».


Tout ce public fut pris au filet lancé par un maigre et fébrilement actif Jérôme Lindon (1925-2001), de grande bourgeoisie (fils de l’avocat général épurateur Raymond Lindon dont la mère était la sœur aînée d’André Citroën. Le frère de Jérôme créera la SOFRES), avec ses « Éditions de Minuit » aux reins solides. Le patronyme est lié au terme de « tilleul » en allemand (« die Linde », d’où « der Lindenbaum »). Il en sortit un esprit mathématique, comme Goethe qualifie les séducteurs français, ces gens détestant le fanatisme et sous le couvert de cette hostilité constamment affichée, exposant un « cœur froid » (ein kaltes Herz), selon une observation du philosophe et anthropologue prussien (dont le grand père du grand père était écossais !) Emmanuel Kant, à la patrie de Königsberg annexée depuis la Conférence tripartite Churchill-Roosevelt-Staline, de Téhéran, de novembre 1943, par les turbulents enfants de Neptune que sont « les Russes » (les guillemets montrant leur diversité !).
Ceci se trouve dans ses Observations sur le sentiment du Beau et du  Sublime. 
Il serait plus difficile de déceler le même caractère chez des francophones n’ayant pas reçu le vaccin révolutionnaire ou ses rappels périodiques, tel le Bruxellois Jean-Philippe Toussaint, homme fort instruit,  membre de l’Académie royale des lettres françaises, de père auteur et de mère libraire, esprit moins formel que nos Français, et plus rêveur, aventureux, libre en un mot, comme le furent, selon une formule polémique mais bienheureuse, réaliste, ces Germains de langue française, qu’ils fussent ingénieurs, navigateurs, jésuites en Chine – tel le Père Wieger auteur d’un excellent traité des caractères chinois – disons le mot, plus métaphysiciens, loin des semi-vérités auxquelles les Français, selon un Jakob Grimm, auteur des contes, ne sont « que trop inclinés » (allzu geneigt sind) !  Il répondait ainsi au mépris de Napoléon traitant les Allemands de « peuple métaphysicien » !
Jean-Philippe Toussaint qui est un  peintre et non un collectionneur de photos, crée des personnages attachants, ne découpe pas des ombres.
Ces auteurs nous font penser à une réflexion du penseur déjà cité plus haut, Heidegger (auquel l’on ferme les portes, du primaire jusqu’ à l’Académie). L’Allemand illustrissime, à l’aspect paysan, écrit qu’il y a de la contradiction à vouloir faire des conférences sur le nihilisme ou rejet des valeurs, et prendre, à cet effet, un avion, passer ainsi d’un aéroport à un autre. Méconnaître les lieux, ne pas les parcourir par les étapes de la marche, mais sauter ainsi d’un bocal à l’autre, c’est justement baigner dans le nihilisme, entrer dans sa salle de bain, pour user d’un titre d’un roman de cette génération, et n’en point sortir.

Jean-Paul Sartre, de famille protestante, qui fut un très bon auteur dramatique (qualité incomprise des idéologues), a écrit ce que je traitais, avec mon inoubliable camarade d’études à Louis-Le Grand, l’africaniste Jean-Paul Gourevitch, (qui ne fut jamais utopiste) en dissertation donnée par le médecin et adversaire résolu des drogues psychanalytiques, mon affectionné maître que je suivis au lycée Henri IV, Henri Dreyfuss Le Foyer (1897-1969) : « On n’élargit pas une salle de café en y installant des miroirs ». Est-ce à dire que le mouvement post-moderne ait été un défilé de poseurs de glaces ?


« Il pourra vous être demandé quel livre vous êtes en train de lire. Dans certains cas, au vu de ce livre, vous serez invité à quitter la rame. Et ne remettez plus les pieds ici ou nous ne répondons de rien. Mais si vous lisez le présent ouvrage, il ne vous arrivera rien de si fâcheux. »


Ne demandons pas aux rescapés ou enragés parisiens de Socialisme et Barbarie, sous la houlette du « pâtre grec » d’Istanbul Cornelius Castoriadis (1922-1997) figure de la IVe Internationale communiste ou trotskyste, puis « analyste » freudien formé par Jacques Lacan dont il se sépara par jalousie d’influence, ou au défunt Jean-Philippe Lyotard, de même âge (1924-1996) qui était maître-assistant en Sorbonne, fort distant, jacobin en diable, bref un « col révolutionnaire », furieux à ses heures, de nous donner l’essence de ce mouvement littéraire mêlé au goût du cinéma, ou l’état de verdeur de cette branche du figuier de l’Évangile taillée par l’auteur souabe communiste (qui passa la guerre en Californie et à Hollywood) Berthold Brecht avec sa « distanciation »  qui est une chasse à l’enthousiasme, de nous montrer donc le lien entre la tyrannie du jour et l’œuvre ironique ou volontairement humoristique de ces littérateurs français ou francophones contemporains.
À lire plusieurs essais littéraires, non pas tous par bonheur, l’on serait tenté de citer ce passage redoutable d’une lettre du savant saxon Leibniz, à un abbé français, que (je cite de mémoire ce que m’apprit le bon heideggerien, mon camarade Emmanuel Martineau (né en 1946), élève du maître Jean Beaufret (1907-1982) au lycée Condorcet !) : « Viendra bientôt un jour où il sera honteux d’être né auteur ».
L’écrivain Éric Chevillard (né le 18 juin 1964), en revanche, loin de pareils auteurs, a l’autorité agréable de l’âge jupitérien avancé, qui donc tonne et foudroie ! C’est à l’un de ses éclairs que nous convions le lecteur bienveillant. Il y a de plus chez lui un art de fuite très réussi, dans le style de ce qui est rapporté du leste  Mercure et le fait se tirer de situations dangereuses. Il nous le dit sans fard dans sa préface de 21 pages à une bonne édition du satiriste et patriote irlandais, Jonathan Swift. (cf. Résolutions pour l’époque où je deviendrai vieux et autres opuscules humoristiques, traduits par Léon de Wallis, chez Flammarion, Paris 2014, 315 pp.)
Il imagine un lecteur bien installé à sa place, comme dans un autobus.  Celui-ci a sa primauté « Bien sûr » écrit-il malicieusement, « Il pourra vous être demandé quel livre vous êtes en train de lire. Dans certains cas, au vu de ce livre, vous serez invité à quitter la rame. Et ne remettez plus les pieds ici ou nous ne répondons de rien. Mais si vous lisez le présent ouvrage, il ne vous arrivera rien de si fâcheux. » Et cet autre passage de la préface que le lecteur découvrira : « La voix de l’indignation se perdrait parmi les cris de détresse des affligés. La colère se brise toujours contre la granitique indifférence des puissants. On la réprime. On la mate. On envoie la garde. La charge humoristique est moins facile à contrer. L’ironiste fait mine d’abonder dans le sens de l’ennemi. Il feint de se ranger aux raisons des persécuteurs, mais il le tourne en dérision. Il les ridiculise. Mortelle blessure. Leur cruauté inhumaine leur explose au visage. »